Du livre « Comment la non-violence protège l’État – Essai sur l’inefficacité des mouvements sociaux » de Peter GELDERLOOS

Peter Gelderloos - Comment la nonn violence protège l'État - Essai sur l'inefficacité des mouvements sociaux_couverture

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Cet ouvrage de Peter Gelderloos a été publié en France aux Éditions Libre (voir ici leur page Facebook) en juillet 2018 mais la première édition l’a été en 2005 aux États-Unis.

Je vous propose, dans ce billet, des extraits de l’avant-propos écrit par Nicolas Casaux, de la préface écrite par Francis Dupuis-Déri* et de l’introduction à ce livre écrite par son auteur.

Mise à jour du 14/10/2018 : j’ai ajouté quelques extraits du chapitre intitulé: «La non-violence est inefficace.»

Ce livre a été édité pour la première fois en 2005 aux États-Unis. l’auteur a décidé de l’écrire à la suite de sa participation, en 2004, à une table ronde lors de la Conférence anarchiste d’Amérique du Nord.

Peter Gelderloos - Comment la non-violence protège l'État - Essai sur l'inefficacité des mouvements sociaux_4e de couverture

* Francis Dupuis-Déry est professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal. Il est l’auteur de plusieurs livres dont :

Les Black Blocs : la liberté et l’égalité se manifestent (Editions Lux, 2016)

L’Anarchie expliquée à mon père (Editions Lux, 2014)

La Peur du peuple : Agoraphobie et agoraphilie politiques (Editions Lux, 2016)

Sommaire

Avant-propos de Nicolas Casaux

Préface de Francis Dupuis-Déri

Introduction

La non-violence est inefficace

La non-violence est raciste

La non-violence est étatiste

La non-violence est patriarcale

La non-violence est tactiquement et stratégiquement inférieure

La non-violence est un leurre

L’alternative : les possibilités de l’activisme révolutionnaire

Avant-propos de Nicolas Casaux

« Quand la justice de l’État n’est que violence, la violence du peuple n’est que justice. » (Graffiti)

Au sujet de ce livre, il me semble utile de préciser deux choses.

La première, c’est qu’en tant que militant anarchiste, Gelderloos ne prend pas la peine d’expliquer en détail en quoi l’État est un problème, en quoi « l’État n’est pas notre ami » pour reprendre la formule euphémique de l’historien Howard Zinn – un autre militant anarchiste qui nous a quittés en 2010. À ceux que le mot anarchie effraie, qui l’associent à une société violente et inique, en situation de guerre permanente, on conseillera, pour aller au-delà de ces clichés et découvrir ce que l’anarchie désigne et ce qu’elle nous apprend en réalité, de lire Howard Zinn, Noam Chomsky, Pierre Clastres ou d’autres auteurs anarchistes. Le livre L’anarchie expliquée à mon père écrit par Thomas Déri et Francis Dupuis-Déri – l’auteur de la préface qui suit cet avant-propos – est une bonne introduction en la matière.

La deuxième, c’est que même s’il est exact que les médias et l’État utilisent un déconcertant mélange de peur et d’espoir pour obtenir la soumission de leurs sujets, il n’en demeure pas moins que la civilisation industrielle dans laquelle nous vivons aujourd’hui repose sur une violence omniprésente et généralisée. La plupart des objets que nous utilisons au quotidien sont des concentrés de violence. Un petit exemple significatif devrait suffire à l’illustrer : le smartphone (…)

Dans une organisation sociale dont la taille est inhumaine puisque son fonctionnement est mondialisé – c’est-à-dire qui place dans un rapport de dépendance un nombre colossal d’individus qui ne se connaissent absolument pas et qui ne peuvent pas se connaître (on peut penser aux traders et aux banquiers et à leurs activités qui influencent la vie de millions de gens dont ils ne savent strictement rien, ou simplement aux « produits » que le consommateur utilise ou achète sans jamais savoir, ou presque, qui les a produits) et qui se fonde sur des impératifs monétaires, sur le règne de l’argent, sur la généralisation des rapports marchands, sur de multiples hiérarchies et mécanismes de coercition et d’oppression, les relations humaines sont nécessairement empreintes de violence. De cela, on peut inférer deux autres propositions.

La première suggère que, même si la notion de violence est effectivement ambiguë et quasi impossible à définir de manière consensuelle, l’idée (utilisée comme une carotte) selon laquelle nos sociétés modernes sont moins violentes que celles qui les ont précédées est au mieux une vue de l’esprit, au pire un mensonge abject. Pour aller plus loin sur le sujet, on suggérera au lecteur le dernier livre de François Cusset, Le Déchaînement du monde, qui expose ce caractère omniprésent de la violence dans la civilisation moderne – au contraire de ce qu’affirment certains apologistes du néolibéralisme, du « progrès » et de la continuation de cette désastreuse fuite en avant qu’est la civilisation industrielle, comme Steven Pinker, un universitaire américain, chouchou des grands médias en France, aux États-Unis et ailleurs pour les raisons qui précèdent. Il est d’ailleurs regrettable mais pas étonnant que les livres de quelqu’un comme Steven Pinker soient traduits en français et ddans de nombreuses langues, tandis que le livre Reality Denial : Steven Pinker’s Apologetics for Western-Imperial Violence (Déni de réalité : l’Apologétique de Steven Pinker en faveur de la violence impérialiste occidentale) qu’a écrit le regretté Edward Herman – un excellent analyste et critique du système médiatique avec qui Noam Chomsky a coécrit La Fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie – afin de développer la propagande mensongère, dangereuse et criminelle de Steven Pinker, ne le soit pas. Il y a des subventions, des financements et des tribunes médiatiques à la disposition de ceux qui veulent glorifier le paradigme politique, économique et culturel dominant. Tandis que ceux qui le critiquent, d’autant plus si leur critique est radicale plutôt que réformiste, seront ignorés, voire dénigrés, diabolisés, ou pire.

La seconde, c’est que s’il était possible de se déclarer non-violent à une autre époque et dans un autre contexte, désormais ce n’est plus aussi simple. Au sein de la civilisation industrielle, nous cautionnons tous, bon gré, mal gré, différentes formes de violence mais dans des proportions extrêmement variables en fonction de notre situation, de notre rôle social et de notre comportement. Cette complicité involontaire, cet embrigadement dans un inextricable enchevêtrement où il est presque impossible pour nous de ne pas entretenir différentes formes de violence, constitue une des nombreuses raisons que nous avons de lutter contre l’État, contre l’organisation sociale dominante.

C’est en tenant compte de ce qui précède qu’il faut lire cet excellent livre de Peter Gelderloos.

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Il devrait être clair que si le projet d’aéroport de Notre Dame des Landes est désormais définitivement abandonné, c’est en grande partie grâce à celles et ceux qui ont eu le courage d’affronter, parfois violemment, les forces étatiques et qui se retrouvent obligées de les affronter une nouvelle fois aujourd’hui, afin de défendre un modèle de société différent, plus juste, plus égalitaire, pus respectueux du monde naturel.

L’abandon de ce projet d’aéroport et la préservation conséquente des terres concernées – en espérant que la zone ne soit pas sacrifiée au profit de l’agriculture conventionnelle – qui constituent une victoire pour le mouvement écologiste, découlent donc en partie du recours à ce que certains qualifient, à tort ou à raison, de « violence ».

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Dans son livre Petit éloge de l’anarchisme, publié chez Lux en 2013, l’anthropologue et politologue états-unien James C. Scott, professeur à l’université de Yale, rappelle dès l’introduction que :

« Les épisodes de changement structurel ont tendance à survenir seulement quand une perturbation massive et non institutionnelle surgit sous forme d’émeute, d’attaque contre la propriété, de manifestations indisciplinées, de vol ou d’incendie criminel et que les institutions établies sont ouvertement défiées et donc menacées. De telles perturbations ne sont pratiquement jamais encouragées et encore moins initiées par des organisations, fussent-elles de gauche, qui sont structurellement portées à favoriser les revendications, les manifestations et les grèves ordonnées, c’est-à-dire qui peuvent être contenues à l’intérieur du cadre institutionnel existant. Les institutions d’opposition qui ont un nom, des dirigeants, une constitution, une bannière, et leur propre routine de gouvernance interne privilégient naturellement le conflit institutionnel, dont elles sont spécialistes. »

Il termine son ouvrage avec le paragraphe suivant :

« La condensation de l’Histoire, notre attrait pour les récits nets et le besoin qu’ont les élites et les organisations de projeter une image de maîtrise complète et de détermination conspirent pour véhiculer une image falsifiée de la causalité historique. Ces forces combinées occultent le fait que la plupart des révolutions ne sont pas l’oeuvre de partis révolutionnaires, mais bien le précipité d’actions spontanées et improvisées (« l’aventurisme » dans le jargon marxiste) ; que les mouvements sociaux sont habituellement le produit, et non la cause, de protestations et de manifestations non coordonnées et que les grands acquis émancipateurs et porteurs de liberté pour l’humanité ne sont pas le fruit de procédures institutionnelles ordonnées, mais bien d’actions désordonnées, imprévues et spontanées qui ont fissuré l’ordre social de bas en haut. »

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Étant donné l’ampleur du désastre socio-écologique actuel (sixième extinction de masse des espèces, pollution massive de tous les milieux, de l’atmosphère jusqu’aux fonds marins, déforestation, continents de plastique dans les océans, inégalités sociales qui atteignent des niveaux sans précédent…, et étant donné qu’il ne cesse d’empirer, le sujet de ce livre est plus que jamais d’actualité.

Puisse-t-il participer à la formation de mouvements sociaux et écologistes plus efficaces. Nous en avons besoin. Nous en avions déjà besoin hier, mais mieux vaut tard que jamais.

Préface de Francis Dupuis-Déri : Violence et politique

« L’émeute est, à sa manière, un acte de justice. Les coupables sont connus, la cause est entendue, le peuple indigné ne tolère plus les lenteurs de la justice ordinaire dont il sait qu’elle a toujours profité aux puissants et à leurs protégés. Il vaut mieux se faire justice soi-même […] le peuple devient juge et bourreau. » Roger Dupuy, La Politique du peuple (2002)

Considérant l’Histoire de l’État au XXe siècle, comment expliquer la sensiblerie éthique et politique de militantes et militants au sujet de la question de la « violence » ?

L’État est le système le plus meurtrier de l’Histoire humaine, avec ses guerres et ses génocides, sans parler de la militarisation de sa police, de l’emprisonnement de masse, du blocage des frontières qui provoquent par milliers la mort de personnes migrantes et de ses choix entraînant la destruction de la planète.

Le type de régime politique n’est pas ici en cause : c’est un Président d’une République qui a lancé des bombes atomiques sur des villes, ce sont des Républiques qui ont mené des guerres meurtrières contre des peuples colonisés qui rêvaient d’indépendance. L’État libéral-républicain a même fusillé des soldats qui refusaient de se battre à sa gloire, comme les pires dictatures. L’État distribue des médailles et il érige des monuments pour célébrer la victoire d’assassins en uniforme, connus ou inconnus.

Pendant ce temps, des militantes et militants s’entre-déchirent au sujet de la violence qui marquerait les luttes sociales et populaires. Leur sensiblerie éthique est à ce point exacerbée qu’une simple pince à découper une clôture métallique est associée à la violence. Oui, oui : une pince ! Une telle arme, ou plutôt ce simple outil, a provoqué de profonds clivages lors de la mobilisation contre la construction d’une centrale nucléaire à Seabrook, près de Boston, dans les années 70.

Considérant l’obsession « sécuritaire » de l’État contemporain, il n’est pas étonnant que l’écrivain italien Erri de Luca ait été accusé d’ « incitation au sabotage » pour avoir encouragé l’utilisation d’une pince dans la campagne NO-TAV contre la construction d’une ligne de train à haute vitesse (Lyon-Turin). Il avait en effet déclaré en entrevue que « la TAV doit être sabotée. Voilà pourquoi les cisailles étaient utiles : elles servent à couper les grillages. Pas question de terrorisme. Elles sont nécessaires pour faire comprendre que la TAV est une entreprise nuisible et inutile. » Il sera finalement relaxé.

En France, une bande d’anarcho-autonomes [le groupe de Tarnac] a été accusée de « terrorisme » pour avoir (peut-être) planifié d’arrêter un train avec une caténaire, une forme d’action reprise depuis des décennies par le mouvement anti-nucléaire allemand. Que l’État libéral-républicain français, fondé par une révolution, la « Terreur » et la guerre, s’amuse à voir du « terrorisme » partout, pourquoi pas ?

Mais pourquoi des camarades se laissent-ils entraîner dans de vains débats au sujet de la « violence militante » ?

(…)

Les mobilisations alter-mondialistes, en particulier la célèbre bataille de Seattle en novembre 1999, offriront l’occasion de reprndre à nouveau ce débat. Le Direct Action Network (DAN – Réseau d’action directe) avait convenu de pratiquer la désobéissance civile non violente pour empêcher l’ouverture du sommet de l’OMC le 30 novembre 1999. Le même matin, un Black Bloc a lancé des frappes contre des vitrines de commerces symbolisant le capitalisme mondialisé. Cette action a débuté à quelques kilomètres de distance et après heures après celle du DAN, ce qui n’a pas empêché des adeptes de la non-violence de critiquer publiquement le Black-bloc.

Des membres anonymes du collectif ACME ont diffusé peu après le communiqué du Blac Blocn du 30 novembre y déclarant : « Nous prétendons que la destruction de la propriété n’est pas une action violente à moins qu’ellke ne détruise des vies ou provoque des souffrances. (…) Quand nous brisons une vitrine, notre but est de détruire le mince vernis de légitimité dont se parent les droits de la propriété privée. (…) Après le 30 novembre, beaucoup de gens ne regarderont plus jamais la vitrine d’un magasin ou un marteau de la même façon. » Le communiqué déplorait par ailleurs « la présence et l’entêtement de la police de la paix. À pas moins de six occasions, de soi-disant militants « non-violents » ont attaqué des individus qui s’en prenaient à la propriété des entreprises multinationales. Quelques-uns de ces militants soi-disant « non-violents » allèrent même jusqu’à se tenir devant le supermarché Nike Town pour le protéger contre le Black Bloc qu’ils repoussèrent.

Peter Gelderloos a discuté de ces « paciflics » qui ont plus de respect pour les policiers et la propriété privée ou publique, que pour les autres manifestantes et manifestants. De plus, ces « paciflics » agissent de manière autoritaire, puisqu’il s’agit de forcer d’autres manifestantes et manifestants à agir, ou non, comme ces « paciflics » le désirent, sans respect pour l’autonomie inididuelle et collective et pour le principe de la diversité des tactiques.

Voilà d’ailleurs où Peter Gelderloos entre en scène avec son livre How Non-Violence Protects the State (Comment la non-violence protège l’État) dont la première édition a été lancée en 2005 aux États-Unis. Il avait décidé de l’écrire suite à sa participation à une table ronde lors de la Conférence anarchiste d’Amérique du Nord en 2004. Il connaissait bien le milieu militant auquel il s’adressait puisqu’il a évolué dans les réseaux de milieux indépendants de lutte contre la police et la guerre. Il a même participé aux actions non-violentes de désobéissance civile contre l’École des Amériques, célèbre pour avoir formé des militaires et des para-militaires des pires dictatures latino-américaines. Il considérait à l’époque que la désobéissance civile et même l’emprisonnement d’adeptes de la non-violence permettait de dévoiler la nature autoritaire de l’État soi-disant « démocratique ». Il a été condamné à six mois de prison suite à cette mobilisation. Il en est ressorti convaincu que teop d’adeptes de la non-violence tiraient un sentiment de supériorité morale de leur condamnation dogmatique de la « violence », alors que leur objectif n’était souvent que de pratiquer du lobbying réformiste tout en se prétendant solidaires de peuples que les États massacraient.

La réflexion de Peter Gelderloos n’est évidemment pas nouvelle aux États-Unis, un pays trop souvent frappé d’amnésie, quant à la violence qui a marqué son histoire politique, non seulement l’usage d’une force meurtrière par l’armée, la police, les garde privés et les milices suprémacistes blanches, mais aussi la violence – occupations, grèves, sabotages, bagarres, émeutes, insurrections, attentats – de son mouvement ouvrier, ou encore des mouvements Red Power et Black Power, et même de l’écologisme radical (qualifié de « terrorisme intérieur » par le FBI).

(…)

Du côté du marxisme libertaire, le professeur de l’Université de Berkeley Herbert Marcuse a discuté en 1968 du « droit de résistance », selon lui un des enjeux les plus anciens de la civilisation occidentale.Il évoquait aussi un droit fondamental supérieur au « droit positif » de l’État, qu’il soit monarchique ou républicain :

« la violence a ainsi deux formes très différentes : la violence institutionnalisée de l’ordre dominant et la violence de la résistance, nécessairement vouée à rester illégale en face du Droit positif. Il est absurde de parler de légalité de la résistance. Aucun système social, même le plus libéral [entendu ici au sens de progressiste] ne peut légaliser (constitutionnellement ou autrement) une violence qui vise à le renverser. Ces deux formes remplissent donc des fonctions opposées. Il y a une violence de l’oppression et une violence de la libération. Il y a une violence de la défense de la vie et une violence de l’agression. »

Pour sa part, Howard Zinn, auteur du livre Une histoire populaire des États-Unis, a lancé la même année un court ouvrage au sujet de la désobéissance civile. Il y avançait qu’il y a d’autres valeurs et principes parfois plus importants que la paix et la non-violence, en particulier pour les subalternes d’une société inégalitaire. Selon lui, la violence devrait toujours être clairement définie lorsqu’on débat à son sujet et sa légitimité doit être évaluée en considérant son degré, sa cible et l’importance des enjeux. Il rappelait surtout que l’histoire des luttes populaires permet de démontrer que le recours à la force peut parfois être efficace. Il concluait en précisant que « chaque situation dans le monde est unique et requiert donc une combinaison unique de tactiques. J’insiste pour rappeler que cette question est si large et si complexe qu’il serait insensé d’écarter d’emblée la violence du registre de toutes les tactiques envisageables au-delà de la stricte non-violence. »

Suite à des dizaines d’émeutes dans des quartiers afro-américains, même Martin Luther-King déclarait à l’époque qu’ « une émeute est le langage des sans-voix » qui exprime leur douleur et leur colère, et qu’il importe de toujours critiquer le contexte de violence structurelle dans lequel ces émeutes surviennent.

(…)

L’apport de Peter Gelderloos

Dans l’Europe francophone d’aujourd’hui, on le sait, la prose du Comité invisible exerce une forte influence sur les réseaux insurrectionnalistes. La force de ses textes réside dans une véritable proximité avec les luttes, ainsi que dans u style jugé par plusieurs comme insupportable, mais par bien d’autres comme très stimulant, et même enivrant. On lui reproche aussi une certaine « pauvreté théorique » et un manque de stratégie, alors qu’il est plutôt question – selon moi – de réflexions tactiques et d’envolées poético-philosophiques.

L’approche de Peter Gelderloos est bien différente : il ne prétend ni produire de la grande poésie, ni de la grande théorie. Résolument empirique, il se réfère à des expériences politiques concrètes, soit pour démontrer l’inefficacité de a non-violence, soit au contraire l’efficacité de la violence politique. En cela, il s’inscrit dans la lignée du militant autochtone Ward Churchill, qui a signé quelques mois avant la bataille de Seattle [lors du sommet de l’OMC, cité plus haut] un livre méconnu en Europe, Pacifism as Pathology (Le pacifisme est une pathologie) qui se veut une charge très dure envers les adeptes de la non-violence. Ward Churchill les accuse d’être les victimes de l’illusion d’une certaine efficacité, alors que leur action ne leur procure aucune prise sur la réalité. Il mentionnait en particulier le mouvement contre la guerre du Vietnam qui s’es effondré bien avant la fin de la guerre. Selon Ward Churchill, c’est la violence armée de la guérilla vietnamienne qui a forcé la fin de la guerre, et non les marches à la chandelle sur les campus américains. Selon l’auteur, la non-violence est pathologique car elle provoque chez l’activiste une fausse impression de contrôler son environnement alors que le seul effet réel est de procurer un sentiment de supériorité morale.

Si Peter Gelderloos critique lui aussi le dogme de la non-violence, ce n’est pas pour lui opposer un dogme de la violence politique. Bien au contraire, il cherche à convaincre des bienfaits du principe de « respect de la diversité des tactiques » qui avait été conceptualisé par la CLAC – Convergence des Luttes Anticapitalistes, à Montréal, en prévision des manifestations contre le Sommet des Amériques, dans la ville de Québec en avril 2001. S’inspirant des expériences des contre-sommets précédents, en particulier à Prague en 2000, la CLAC voulait ainsi réduire les tensions inutiles entre camarades, et surtout permettre aux anticapitalistes de se mobiliser ensemble et de manière solidaire. Pour ce faire, la CLAC avait identifié trois zones, rouge, jaune et verte, chacune associée à des formes différentes de manifestations : rouge pour l’affrontement avec la police, jaune pour la désobéissance civile, verte pour la fête et le repos. Cette organisation a fonctionné pendant environ deux jours marqués par des affrontements incessants avec la police, jour et nuit, jusqu’à ce que la police manœuvre pour repousser les milliers d’altermondialistes, y compris de la zone verte.

(…)

Même Starhawk, une célèbre féministe pacifiste et formatrice en désobéissance civile non violente a tiré cette leçon des manifestations à Québec en 2001 : « La CLAC ne prône pas la violence, mais plutôt la diversité des tactiques. Ceci signifie d’une part la flexibilité et donc de ne pas être pris par des lignes directrices trop rigides et cela signifie d’autre part d’accepter que chaque groupe prenne ses propres décisions quant à ce qu’il faut faire tactiquement et stratégiquement.

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Le livre de Peter Gelderloos s’inscrit dans le contexte militant post-Seattle [Sommet de l’OMC en novembre 1999] et post-Sommet des Amériques [à Québec en avril 2001]. Il attaque les adeptes dogmatiques de la non-violence et il défend le principe de respect de la diversité des tactiques. Profondément antiautoritaire, Gelderloos mène cette attaque contre le dogme de la non-violence car il considère que « personne n’est propriétaire d’une manifestation » comme il l’avance dans un autre livre qui mériterait aussi d’être traduit, The Failure of Non-Violence : From the Arab Spring to Occupy (L’échec de la violence : Du Printemps arabe à Occupy Wall Street). Il plaide donc pour une approche anti-autoritaire des mouvements sociaux et des manifestations, ce qui signifie qu’il faut accepter que d’autres que nous veuillent participer à un mouvement selon les modalités qui leur conviennent, et que personne ne devrait prétendre détenir l’autorité politique ou morale pour imposer une seule et unique manière d’être dans les rues.

(…)

L’approche nord-américaine

La traduction du livre de Peter Gelderloos en France offrira peut-être une occasion pour les réseaux militants d’Europe de découvrir d’autres réalités politiques et d’autres manières de conceptualiser et de pratiquer l’insurrectionnalisme, mais aussi l’anarchisme.

Ainsi, le Comité invisible, dont les récits stimulent le courant insurrectionnaliste, a tendance à mépriser les assemblées et leurs procédures, se moquant même du « mythe de l’assemblée générale » pour mieux déclarer que « l’insurrection ne respecte aucun des formalismes, aucune des procédures démocratiques ». À en croire le Comité, les procédures d’assemblée sont des formes disciplinaires qui tuent le conflit entre nous et empêchent l’expression de la parole vraie. Aux yeux de Peter Gelderloos, un tel mépris représente assurément une grave erreur politique. Ce n’est pas parce que la violence politique peut être légitime face à nos ennemis que nous n’avons pas besoin de règles pour nous aider à discuter et à prendre nos décisions entre nous, de la manière la plus égalitaire et solidaire possible. Se passer de procédures délibératives a pour effet de consolider les hiérarchies et les inégalités entre nous, avec comme d’habitude les hommes qui tendent à parler plus souvent et plus fort que les femmes. Ce n’est alors pas tant la parole vraie qui s’impose mais le machisme ordinaire.

Peter Gelderloos est à ce point convaincu de l’importance des procédures qu’il a signé en 2006 un livre [non disponible en français à ce jour] intitulé Consensus : A New Handbook for Grassroots Political, Social and Environmental Groups (Du consensus : Un nouveau manuel pour le fonctionnement des collectifs en matière politique, sociale et environnementale). Il s’agit d’un véritable manuel pour faciliter la prise de décision collective. Il y explique comment préparer un ordre du jour et l’amender, comment pratiquer le blocage responsable d’une décision (veto), l’importance de l’alternance des tours de parole (entre hommes et femmes, entre 1ère et 2ème intervention etc.), quelles tâches doivent être effectuées en assemblée pour rendre le processus plus égalitaire (l’animation, la garde du ressenti, la garde du temps), le langage des signes, les pauses de réflexion… Il discute aussi des attitudes aidantes et des attitudes nuisibles à la prise de décision consensuelle. Là encore, sa démarche s’inspire d’une pratique concrète, d’une expérience militante dans les réseaux anarchistes nord-américains.

(…)

Peter Gelderloos se distingue aussi d’une certaine posture insurrectionnelle qui consiste à ne pas penser à un modèle de société pour le futur, puisqu’il a aussi publié un livre intitulé Anarchy Works : Examples of Anarchist Ideas in Practice (L’anarchie fonctionne : exemples d’idées anarchistes mises en pratique). Il revient sur les processus collectifs de prise de décision par consensus, mais discute surtout de l’organisation de l’économie, y compris dans les grandes villes, des crimes, de la défense contre les communautés extérieures, etc. Là encore, son travail est bien plus empirique que théorique puisqu’il se réfère toujours à des exemples concrets, soit d’expériences militantes anarchistes, féministes ou écologistes, ou encore historiques et anthropologiques (à la manière d’un Pierre Clastres ou d’un David Graeber, des anthropologues qui voient l’anarchie chez des peuples « sans État »).

La lutte n’est donc pas, pour Peter Gelderloos, l’objectif en soi et pour soi. Il croit sincèrement que « nous pouvons vivre sans patrons, sans maîtres, sans politiciens, sans bureaucrates ; une société sans juges, sans policiers, sans criminels, sans riches, sans pauvres ; une société débarrassée du sexisme, de l’homophobie, de la transphobie ; une société dans laquelle les blessures du siècle d’esclavage, de colonialisme et de génocide ont enfin la possibilité de guérir ».

Le contexte actuel permet-il réellement un tel optimisme ?

En fait, la « violence révolutionnaire » dont il est question dans les mouvements sociaux et populaires où milite Peter Gelderloos reste d’une faible amplitude pour le moins étonnante, quand on considère l’histoire du mouvement anarchiste. En Occident depuis les années 60, la grande majorité des anarchistes ont abandonné la lutte armée, sauf à de très rares exceptions. Les anarchistes n’ont pas, comme au XIXe siècle et au début du XXe, des caches d’armes, du matériel pour produire des bombes, des plans de révolution. Le débat entretenu par les adeptes dogmatiques de la non-violence apparaît donc encore plus surréaliste, dans ce contexte. Le niveau de « violence » est si bas même chez les insurrectionnalistes que l’universitaire brésilien Pablo Ortellado considère que la tactique du Black Bloc s’inscrit dans la tradition de la désobéissance civile non violente puisqu’elle consiste à transgresser publiquement la loi pour attirer l’attention des médias et du public, mais sans recours à des armes et sans chercher à tuer l’ennemi. Il rejoint le militant et politologue mohawk Gerald Taiaiake Alfred qui a développé la notion d’ « anarcho-indigénisme » et qui défend un « militantisme non-violent » dns son livre Wasae : Indigenous Pathways of Action and Freedom (Wasae : Les voies indigènes de l’action et de la liberté) qui traite des luttes de résistance autochtones en Amérique du Nord. Quand on lui demande de qualifier la non-violence, il précise qu’ « il y a violence quand vous causez une blessure à une autre personne. Il ne s’agit pas seulement de violence physique, puisque la violence psychologique peut être blessante. Cela dit, je ne considère pas que bloquer une route soit violent. Fracasser une vitrine n’est pas violent. C’est de la destruction mais pas de la violence. En conséquence la non-violence signifie pour moi de ne pas chercher intentionnellement à causer une blessure à une autre personne, ou à d’autres êtres, car je ne veux pas limiter le débat aux êtres humains. Il existe aussi une violence envers les animaux et le monde naturel. »

(…)

Que ce soit dans le mouvement altermondialiste ou dans l’antifascisme, la défense dogmatique de la non-violence est trop souvent une manière de se présenter comme politiquement et moralement supérieur aux yeux des autres, y compris des autorités politiques, de la police, et des médias publics et privés. Défendre le dogme de la non-violence est aussi une manière d’attaquer les camarades qui luttent, et donc de briser la cohésion et la solidarité dans des mouvements sociaux et populaires. Prôner la non-violence à tout prix, c’est adopter une approche autoritaire des luttes sociales et des mobilisations populaires. Voilà les conclusions auxquelles Peter Gelderloos est arrivé après tant d’années à militer dans les réseaux anarchistes.

Introduction

(…)

En raison de l’hégémonie dont bénéficient les promoteurs de la non-violence, ses critiques sont proscrites des quotidiens majeurs, des médias alternatifs et des autres plateformes auxquelles les anti-autoritaires ont accès. La non-violence est défendue comme un article de foi et comme un principe non négociable de l’intégration complète au sein des mouvements sociaux. Les anti-capitalistes et les anti-autoritaires qui suggèrent ou pratiquent des formes plus radicales de militantisme sont mis au ban par les pacifistes aux côtés desquels ils manifestent. Isolés, ces militants n’ont accès à aucune ressource et courent le risque d’être traités comme des boucs-émissaires ou des criminels par les médias et le gouvernement. Dans le cadre de ces dynamiques engendrées par le rejet viscéral de ceux qui ne se conforment pas à la doctrine de la non-violence, il est impossible de tenir un discours honnête concernant l’évaluation des stratégies choisies.

D’après mon expérience, la plupart de ceux qu s’engagent dans des mouvements radicaux n’ont jamais entretenu de bons arguments, ni d’ailleurs de mauvais, contre la non-violence. Même lorsqu’ils en savent déjà pas mal sur les autres problèmes que connaissent ces mouvements. Au lieu de quoi ils ont tendance à intérioriser le tabou qui enveloppe les non pacifistes, et à s’en accommoder, à intégrer la peur et le mépris que les médias grand public réservent à ceux qui sont véritablement prêts à combattre le capitalisme et l’État, et à confondre cet isolement imposé aux militants non pacifistes avec une auto-isolation qui serait en quelque sorte inhérente au militantisme non pacifique.

La plupart des promoteurs de la non-violence avec qui j’ai discuté de ces problématiques – et ils sont nombreux – entamaient la conversation en tenant sa conclusion pour acquise, à savoir que, selon eux, l’usage de la violence dans les mouvements sociaux est à la fois incorrect et contre-productif (du moins dans leur contexte). Rien n’est plus faux. De solides arguments existent qui infirment la doctrine non violente et auxquels la littérature pacifiste n’a jamais répondu.

Ce livre montrera que, sous ses formes actuelles, la non-violence se fonde sur une falsification des histoires des luttes sociales du passé. Qu’elle est explicitement et implicitement liée aux manipulations des luttes des non-Blancs par les Blancs. Que ses méthodes s’inscrivent dans des dynamiques autoritaires , et que ses résultats sont davantage conçus pour répondre aux objectifs gouvernementaux qu’aux aspirations populaires. Qu’elle dissimule et qu’elle encourage les préjugés patriarcaux et les dynamiques de pouvoir. Que ses options stratégiques sont autant d’impasses. Et enfin que ses pratiquants se mentent à eux-mêmes sur de nombreux points.

Par conséquent, si nos mouvements doivent avoir la moindre chance de détruire les systèmes d’oppression que sont le capitalisme et la suprématie blanche, et de participer à la création d’une société libre et saine, il nous faut propager ces critiques de manière à dissiper l’emprise de la non-violence sur les mouvements de lutte, afin qu’ils se tournent vers des méthodes plus efficaces.

Nous pourrions dire que l’objectif de la conversation et de persuader et d’être persuadé, tandis que celui du débat est de l’emporter et donc de réduire votre adversaire au silence. Pour cela, l’une des premières choses à faire consiste à contrôler la terminologie employée afin qu’elle vous avantage et qu’elle déstabilise votre adversaire. Or il s’agit précisément de ce que font les pacifistes lorsqu’ils formulent leur désaccord sous la forme d’une opposition rigide entre violence et non-violence. Certains critiques de la non-violence acceptent et utilisent cet antagonisme avec lequel nous sommes, pour la plupart, en désaccord, et tentent d’élargir la définition de la non-violence afin qu’elle comprenne les tactiques que nous soutenons, comme la destruction de biens. Cela témoigne bien de notre impuissance et de notre marginalisation.

Je ne connais aucun activiste – révolutionnaire ou théoricien – qui soutienne uniquement les tactiques violentes et qui s’oppose à l’utilisation de tactiques non violentes. Nous plaidons pour la diversité des tactiques, par quoi nous entendons des combinaisons de tactiques efficaces élaborées à paretir de l’ensemble des tactiques existantes en mesure de nous libérer des différents systèmes d’oppression : le suprémacisme blanc, le patriarcat, le capitalisme et l’État. Nous pensons que les tactiques doivent être choisies en fonction des situations particulières et non pas d’un code moral universel immuable. Nous pensons aussi que les moyens expriment des fins, et nous ne voulons pas que nos actions perpétuent immanquablement une dictature ou une forme de société qui ne respecte ps le vivant et la liberté. C’est pourquoi il est plus juste de nous qualifier de partisans d’un activisme révolutionnaire ou offensif, plutôt que partisans de la violence.

Je parlerai des promoteurs de la non-violence dans les termes qu’ils utilisent, en les qualifiant indifféremment d’activistes non violents ou de pacifistes. La plupart d’entre eux ont une préférence particulière pour l’une ou l’autre de ces appellations, et certains les différencient, mais d’après ce que j’ai pu constater, cette différenciation n’est pas cohérente d’une personne à une autre. Quoi qu’il en soit, les activistes pacifistes / non violents ont tendance à collaborer sans égard pour cette différenciation, c’est pourquoi la distinction des qualificatifs nous importe peu ici. De manière générale, lorsqu’ils utilisent les termes pacifisme ou non-violence, ils désignent un mode de vie ou une méthode d’activisme qui évite, transforme ou exclut la violence tout en essayant de changer la société et de faire advenir un monde plus pacifique et plus libre.

À ce stade, il pourrait être utile de définir clairement le mot violence, seulement – et il s’agit d’un des principaux arguments de ce livre – la violence est une expression assez ambiguë. Il me faut également clarifier d’autres termes que j’emploie régulièrement. Le mot radical, je l’utilise littéralement, pour désigner une critique, une action ou une personne qui remonte à la racine d’un problème particulier, qui ne se contente pas des solutions superficielles que suggèrent les préjugés du moment et les pouvoirs dominants. Ce mot n’est pas synonyme d’extrême ou d’extrémiste, n’en déplaise aux médias qui veulent nous le faire croire, par ignorance ou par dessein. De la même manière, puisque ce n’est toujours pas évident, rappelons qu’un anarchiste n’est pas adepte du chaos mais quelqu’un qui milite pour l’abolition du capitalisme, du gouvernement et de toutes les formes d’autorités illégitimes et oppressives, dans l’optique de les remplacer pr d’autres arrangements sociaux ayant déjà existé ou à créer. En revanche, je n’utilise pas le mot révolution de manière littérale, pour désigner le renversement des dirigents actuels par un groupe de dirigeants (ce qui ferait un oxymore de l’expression révolution anti-autoritaire), mais simplement pour désigner un soulèvement aux effets transformateurs étendus. Je ne l’emploie que parce qu’il possède, depuis très longtemps, une connotation positive, et que le terme plus approprié de libération ne possède pas de forme adjectivale très pratique.

Rappelons encore un point crucial : les critiques de ce livre ne visent pas des actions spéciques ne faisant pas montre d’une attitude violente, comme un rassemblement pacifique, pas plus qu’elles ne visent des activistes spécifiques qui choisissent de se consacrer au travail non combatif, comme le soin ou la construction de relations communautaires. Lorsque je parle des pacifistes et des partisans de la non-violence, je fais référence à ceux qui tentent d’imposer leur idéologie au mouvement tout entier et de dissuader d’autres activistes de s’impliquer de manière plus militante ( y compris à l’aide de la violence), ou qui refusent de soutenir d’autres activistes en raison de leur forme de militantisme. De la même manière, l’activiste révolutionnaire idéal ne se concentre pas obstinément sur l’affrontement avec la police ou les actes de sabotage clandestins, mais les envisage et les encourage lorsqu’ils sont appropriés, en tant qu’éléments de toutes les actions nécessaires pour renverser l’État et construire un monde meilleur.

Bien que je me concentre sur la démystification de la portée révolutionnaire du pacifisme, ce livre comporte des citations de pacifistes œuvrant en vue de réformes limitées et de personnes luttant pour une transformation sociale totale. On pourrait ainsi croire que j’emploie la rhétorique de l’épouvantail. Cependant je n’emploie ou ne cite les actions des pacifistes réformistes que dans la mesure où ils ont travaillé avec des pacifistes révolutionnaires, et où cela concerne donc tous ceux qui étaient impliqués, ou bien en référence aux luttes sociales présentées comme des exemples prouvant l’efficacité révolutionnaire de la non-violence. Il n’est pas aisé de distinguer les pacifistes révolutionnaires de ceux qui ne le sont pas, parce qu’ils ont eux-mêmes tendance à ne pas faire cette distinction au cours de leurs activités : ils travaillent ensemble, manifestent ensemble, et utilisent souvent les mêmes tactiques lors des mêmes évènements. Leur principal critère étant l’attachement envers la non-violence, et non pas envers un objectif révolutionnaire, c’est là-dessus que je construirai mes critiques.

La non-violence est inefficace

(…)

Le mouvement pour les droits civiques des États-Unis

Le mouvement pour les droits civiques des États-Unis est un des épisodes les plus cités de l’histoire selon les pacifistes. À travers le globe, beaucoup le considèrent comme un exemple du triomphe de la non-violence. Seulement, à l’instar des autres exemples discutés ici, il ne s’agit ni d’une victoire, ni d’une lutte non-violente. Ce mouvement a réussi à mettre un terme à la ségrégation en droit, et à étendre la minuscule petite bourgeoisie noire, mais ce n’était pas là l’ensemble des exigences des participants de ce mouvement. Ces derniers réclamaient l’égalité politique et économique et beaucoup aspiraient à la libération des Noirs sous l’égide du nationalisme noir, de l’inter-communautarisme noir, ou de quelque autre forme d’indépendance vis-à-vis de l’impérialisme blanc. Aucune de ces exigences n’a été satisfaite – pas l’égalité et certainement pas la libération.

Les non-Blancs disposent toujours de revenus moyens inférieurs, d’un moins bon accès au logement et aux services de santé, et d’une moins bonne santé que les Blancs. De facto, la ségrégation demeure. L’égalité politique manque toujours. Des millions de votants, noirs pour la plupart, sont privés de leurs droits dès lors que cela sert les intérêts des dominants. Et depuis la Reconstruction en 1865 [on appelle « Reconstruction » la période qui a suivi la guerre de Sécession] seuls quatre Noirs ont été élus au Sénat. D’autres ethnies ont également été privées des fruits mythiques des droits civiques. Les migrants latinos et asiatiques sont particulièrement soumis aux abus et à la déportation. On leur refuse l’accès aux services sociaux pour lesquels ils paient pourtant des impôts. On leur réserve les emplois toxiques et éreintants dans des ateliers de misère, ou les travaux agricoles les plus ingrats. Les Musulmans et les Arabes encaissent les effets de la répression post 11-Septembre tandis que notre société prétend, en toute hypocrisie, « ne faire aucune différence entre les couleurs de peau ». Les Amérindiens sont maintenus à un niveau si bas de l’échelle sociale qu’ils sont comme invisibles, sauf lors des manifestation symboliques du multiculturalisme états-unien où ils apparaissent à travers les stéréotypes de la mascotte sportive ou de la danseuse hawaïenne qui dissimulera la réalité de leur existence.

(…)

Le mouvement contre la guerre au Vietnam

L’affirmation selon laquelle, aux États-Unis, le mouvement pour la paix mit un terme à la guerre du Vietnam présente les mêmes défauts caractéristiques. Cette critique ayant déjà été bien formulée par Ward Churchill et par d’autres (E. Tani et K. Sera), je me contenterai donc de la résumer. Avec une suffisance impardonnable, les pacifistes ignorent les trois à cinq millions d’Indochinois qui sont morts en combattant l’armée états-unienne ; les dizaines de milliers de soldats états-uniens qui ont été tués et les centaines de milliers qui ont été blessés ; les autres combattants qui, démoralisés par la bain de sang, étaient devenus inefficaces ou séditieux. De surcroît, ils occultent le fait que les États-Unis perdaient leur capital politique et financier au point que les politiciens pro-guerre commencèrent à suggérer un repli stratégique, particulièrement après que l’offensive du Têt eut prouvé que cette guerre était ingagnable d’après une expression de l’époque. Que ce soit bien clair : le gouvernement états-unien n’a pas été contraint de se retirer par les manifestations pacifistes ; il a été défait politiquement et militairement.

(…)

[Ward Churchill cite notamment] la réélection de Nixon en 1972, après quatre ans d’empirement de la situation et de génocide, pour continuer d’exposer l’impuissance du mouvement pour la paix. En réalité, le mouvement pour la paix s’est dissout avec le retrait des troupes états-uniennes achevé en 1973. Il fut moins virulent à l’encontre de la campagne de bombardements la plus importante de l’histoire, qui ciblait les civils, et qui s’intensifia après le retrait des soldats ; ou de l’occupation continue du Sud-Vietnam par une dictature formée et équipée par les États-Unis. En d’autres termes, le mouvement se dissipa (et récompensa Nixon par une réélection) une fois que les Américains et non pas les Vietnamiens furent hors de danger. Le mouvement pour la paix des États-Unis ne parvint pas à apporter la paix. L’impérialisme états-unien se poursuivit sans relâche, et bien que sa stratégie militaire fut vaincue par les Vietnamiens, il atteignit ses principaux objectifs en temps voulu, précisément en raison de l’échec du mouvement pour la paix à provoquer le moindre changement.

Certains pacifistes ne manqueront pas de souligner le grand nombre d’objecteurs de conscience qui refusèrent le combat, afin de pouvoir prêter à la non-violence un semblant de victoire. Cependant il devrait être indubitable que la prolifération des objecteurs de conscience et des déserteurs ne change rien à l’affaire. (…) La probabilité que des soldats refusent de combattre est proportionnelle à leur crainte d’être confrontés à une résistance violente qui pourrait les tuer ou les mutiler. Sans la résistance violente des Vietnamiens, il n’y aurait eu aucun besoin de conscription. (…) Les mutineries croissantes au sein de l’armée, particulièrement chez les soldats noirs, latinos et amérindiens, ont été bien plus significatives que les objecteurs de conscience pacifistes. Ainsi, la stratégie que le gouvernement des États-Unis avait adoptée face aux émeutes urbaines des Noirs, à savoir d’enrôler de jeunes Noirs sans emploi dans l’armée afin de réduire les effectifs des émeutiers se retourna contre lui.

E. Tani et K. Sera relèvent ainsi dans leur ouvrage « Faux nationalisme, faux internationalisme » : « Des agents de Washington qui visitaient des bases militaires [au Vietnam] furent affolés par le développement d’une culture du « militantisme noir ». Des huiles éberluées voyaient des officiers blancs recrutés parmi les colons locaux obligés de rendre leur salut à des soldats noirs du mouvement New Afrikans, le poing levé. Nixon devait sortir rapidement ses troupes du Vietnam ou risquer de perdre son armée. »

L’assassinat d’officiers à coups de grenades, le sabotage, le refus de combattre, les émeutes dans les camps d’internement des prisonniers et l’aide à l’ennemi, toutes ces activités entreprises par des soldats états-uniens contribuèrent significativement à la décision du gouvernement de retirer ses troupes au sol.

Le colonel Robert D. HEINL déclara ainsi en 1971 : « Selon tous les critères imaginables, notre armée au Vietnam est dans un état proche de l’effondrement, avec des unités qui évitent ou refusent le combat, qui assassinent leurs officiers et sous-officiers, qui se droguent, sont désillusionnées ou au bord de la mutinerie. La situation au Vietnam est plus grave que jamais. » (source : le livre de Matthew Rinaldi, Olive-Drab Rebels : Subversion of the US Armed Forces in the Vietnam War, Antagonism Presse, 2003).

Le Pentagone estime ainsi que 3 % des officiers et des sous-officiers tués au Vietnam entre 1961 et 1972 l’ont été par leurs propres troupes. Cette estimation ne prend pas en compte les meurtres au couteau ou par balles. À bien des occasions, les soldats d’une unité réunissaient leur argent et proposaient une prime pour le meurtre d’un officier impopulaire. Matthew Rinaldi considère les « prolétaires noirs et latinos » de l’armée qui ne se reconnaissaient pas dans les « tactiques du pacifisme à tout prix » du mouvement pour les droits civiques comme des acteurs majeurs de la résistance militante qui affaiblit l’armée états-unienne durant la guerre du Vietnam.

(…)

En conclusion, ce qui ne fut qu’une victoire très limitée – le retrait des troupes au sol après des années de guerre – peut très clairement être attribué à deux facteurs : la résistance violente, opiniâtre et efficace des Vietnamiens, qui amena les dirigeants états-uniens à réaliser qu’ils ne pourraient pas l’emporter ; et la résistance armée et souvent meutrière des troupes états-uniennes sur le terrain, engendrée par la démoralisation face àla violence bien réelle de l’ennemi, et par l’activisme politique du mouvement de libération noir qui se développait à la même période. Le mouvement antiguerre intérieur inquiétait bien sûr les dirigeants américains mais en aucun cas on ne peut prétendre qu’il avait acquis un pouvoir suffisant pour « forcer » le gouvernement d quelque manière que ce soit.

(…)

Le mouvement contre la guerre en Irak

Les organisateurs pacifistes américains du XXIe siècle, peut-être leurrés par leurs distorsion de l’histoire du mouvement pacifiste durant la guerre du Vietnam, semblaient espérer que leurs plans pour arrêter l’invasion de l’Irak aboutiraient à une répétition de cette victoire imaginaire.

Le 15 février 2003, alors que le gouvernement américain se préparait à entrer en guerre contre l’Irak, pour la deuxième fois, « des millions d’activistes antiguerre, rassemblées lors de manifestations dominicales, envoyèrent un message de reproche cuisant à Washington et ses alliés. Cette vague de manifestations sans précédent a assombri les plans belliqueux des États-Unis » à en croire un article diffusé sur un site web du groupe antiguerre non-violent United for Peace and Justice. Exultant à la vue de cette vaste manifestation pacifiste, les rédacteurs de l’article s’illusionnaient ensuite en écrivant que « la Maison-Blanche semble avoir été ébranlée par la vague de résistance contre son appui à une action militaire rapide. »

Ces manifestations furent en effet les plus importantes de l’histoire et, mis à part quelques échauffourées mineures, elles furent entièrement non violentes et leurs organisateurs célébrèrent jusqu’à plus soif leur caractère étendu et pacifiste. Certains groupes comme United for Peace and Justice ont même suggéré que ces manifestations pourraient éviter la guerre.

Bien sûr, ils se trompaient. Elles furent totalement inefficaces. L’invasion de l’Irak se produisit comme prévu, en dépit des millions de gens qui s’y opposaient pacifiquement, pour la forme et en toute impuissance. Le mouvement contre la guerre ne fit rien pour changer les rapports de force aux États-Unis mêmes. Bush gagna même un capital politique important grâce à son invasion de l’Irak, et n’eut pas à affronter de retour de bâton avant que les efforts de guerre et d’occupation ne commencent à montrer des signes d’échec, à cause de la résistance armée efficace du peuple irakien.

La soi-disant opposition ne se manifesta même pas dans le paysage politique officiel. Dennis Kucinich, le seul candidat anti-guerre du Parti Démocrate, ne fut pas une seule seconde considéré comme un concurrent sérieux, ainsi lui et ses soutiens abandonnèrent finalement leur posture vertueuse pour prêter allégeance au programme du Parti Démocrate lequel affirmait son soutien à l’occupation de l’Irak.

(…)

Pour changer un système basé sur la coercition et la violence, un mouvement doit constituer une menace, sans quoi il n’y parviendra jamais. Dans le monde d’aujourd’hui, les gouvernements et les entreprises possèdent le monopole du pouvoir, dont la violence est une des principales formes. À moins que nous ne changions les relations de pouvoir (et de préférence que nous détruisions l’infrastructure et la culture du pouvoir centralisé qui permettent la subjugation du plus grand nombre par une poignée d’individus), ceux qui bénéficient de cette violence structurelle, qui contrôlent les armées, les banques, les bureaucraties et les corporations, continueront à dominer. Impossible de faire entendre raison à l’élite en faisant appel à sa conscience. Les rares individus qui changent de conviction et accèdent à une plus haute moralité seront virés, destitués, remplacés, révoqués ou assassinés.

Ceux qui luttent non pas pour une réforme symbolique mais pour une libération complète – qui veulent récupérer leur souveraineté, le contrôle sur leur vie, et le pouvoir d’établir des relations avec les individus et le monde qui les entourent de la manière qu’ils jugent appropriée – réaliseront immanquablement que la non-violence ne suffit pas. Que nous faisons face à une structure de pouvoir qui s’auto-reproduit, qui est immunisée contre les appels à la conscience et suffisamment puissante pour faire plier les réfractaires. Nous devons nous réapproprier les histoires des résistances passées afin de comprendre pourquoi elles ont échoué et comment elles ont obtenu les succès limités qu’il est possible de leur reconnaître. Nous devons également accepter que toutes les luttes sociales, à l’exception de celles qui furent menées par des éléments entièrement pacifistes et donc totalement inefficaces, impliquent une diversité des tactiques. Comprendre que, jamais dans l’Histoire, la non-violence n’a permis la moindre victoire à visée révolutionnaire, mène à l’examen des graves défauts qui lui sont inhérents.

À suivre : la non-violence est raciste.

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