Les meilleurs passages de « Vers la révolution. Et si la France se soulevait de nouveau ? » – Par Fabrice GRIMAL

Je vous propose de découvrir ci-dessous les meilleurs passages de ce livre indispensable (Éditions Jean-Cyrille GODEFROY, mars 2018).

Pour le moment, je vous ai fait un condensé de l’avant-propos et du premier chapitre de la première partie. La suite viendra plus tard…

Vers la révolution - Et si la France se soulevait à nouveau - Fabrice GRIMAL

Avant-propos

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À la fois accélération historique et rupture temporelle, une révolution a pour vocation première de faire sauter des blocages considérés jusqu’alors comme insurmontables, et qu’elle n’est considérée comme telle que si elle permet une véritable refondation ultérieure ; sa durée de ce point de vue pourra dès lors varier de quelques mois à plusieurs dizaines d’années. Comme l’écrit le philosophe Federico Tarragoni, le moment révolutionnaire correspond à « un temps qui sort de ses gonds », mêlant continuités profondes et discontinuités tapageuse, tandis que par « conversion révolutionnaire », une masse critique d’individus interrompent leur trajectoire socialement prévisible pour remettre leur vie en jeu au service d’une cause. (…) Cette bifurcation majeure, dont la rareté fait tout le prix, c’est l’Histoire qui se rappelle aux Hommes pour leur montrer qu’elle n’est jamais terminée, quand bien même chaque époque s’imaginerait immuable dans ses choix, ses mœurs ou ses déterminismes politiques.

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Toute révolution est nécessairement teintée d’une certaine violence, qu’elle soit sporadique ou généralisée, ponctuelle ou de longue durée, superficielle ou profonde ; qu’il s’agisse d’une émeute de quelques jours, comme en France en 1830, ou d’un continuum d’exécutions et de guerres civiles ou extérieures comme l’Angleterre, la France, la Russie et tant d’autres pays en ont donné des exemples bien connus.

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Dans une France institutionnellement bloquée et jamais vraiment remise de la crise financière de 2008, l’interdiction formelle de la violence revient prosaïquement à demander aux déshérités de prendre leur mal en patience, et à placer leurs maigres espoirs dans l’action politique que la classe dirigeante française actuelle incarne avec plus ou moins de bonheur.

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« Toutes les véritables révolutions sont celles qui sont allées contre des déterminismes qui semblaient irrésistibles » écrivait à juste titre le philosophe Bernard Charbonneau. Aucune n’était attendue dans la forme qu’elle a finalement prise, et surtout pas par ceux qui finirent par les faire.

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Le silence apparent des masses offre en effet aux dirigeants la vision faussée d’une société stable, qui empêche de mesurer à leur juste valeur l’ampleur et la profondeur du mécontentement général. Ou plutôt elle empêchait, jusqu’à la massification de l’internet et le développement d’une contre-société dont les débats et controverses sont radicalement différents de ceux que les médias mainstream donnent à voir, à écouter ou à lire quotidiennement.

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Une révolution est comme un éclair qui trace son chemin en cherchant son point de chute. Une fois la première déflagration retentie, il peut se perdre en route, s’abîmer dans la violence la plus injuste, suivre des voies sans issues comme le fascisme ou le totalitarisme au sens le plus large du terme, des voies résolument non démocratiques ; mais il peut aussi, pour le meilleur malgré tout, boucler son cycle.

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Les insoumis modernes ne font en réalité pas face à un gouvernement légitime issu du vote et dont ils contesteraient les décisions « majoritaires ». Ils se dressent plutôt contre une oligarchie qu’ils identifient pour l’essentiel aux cartels bancaires, aux grandes multinationales, aux instances supra-nationales, et, en dernier lieu seulement, à ces politiciens nationaux dont les Français ont pour la plupart compris qu’ils ne disposaient plus que de quelques leviers d’action symboliques. Devenue inutile ou presque, la classe politique française n’aurait plus qu’une fonction : servir de pare-feu, divertir le peuple par les représentations de son cirque permanent pour qu’il ne se soulève pas contre ceux qui détiendraient réellement le pouvoir.

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Selon Éric Verhaeghe, ancien Président de l’APEC (Association Pour l’Emploi des Cadres) « une révolution naît de l’impossibilité d’y échapper, mais certainement pas de la volonté de la faire, même si l’historiographie nous a convaincus du contraire ». La conscience des évènements qui amenèrent un peuple à faire sa révolution n’est toujours que rétrospective, et l’auteur d’ajouter qu’ « au fond, la grande ressemblance entre la France d’aujourd’hui et celle de 1789 est qu’une révolution y est tout aussi possible qu’improbable ». Voilà qui résume à merveille l’approche choisie par cet ouvrage.

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L’hypothèse d’une révolution implique nécessairement celle d’une convergence a minima, « un amalgame casuel, mais destiné à former un front révolutionnaire » comme l’explique l’historien Haim Burstin [voir L’insurrection comme forme d’expérience politique à travers le prisme de la révolution parisienne de 1789 dans Paris, l’insurrection capitale, sous la direction de Jean-Claude Caron, Époques Champ Vallon, 2014]. Un mouvement de masse, forcément interclassiste, issu d’un vaste brassage sociopolitique qui seul peut lui donner « un caractère éminemment plébéïen » ; une mobilisation dans laquelle même le plus bourgeois des bourgeois pourrait venir « se faire peuple » en dépit de son extraction sociale. Le capital de colère offert par les partis de gauche n’est jamais suffisant pour enclencher un véritable mouvement de masse, qui doit donc associer d’autres antagonismes, nationaux ou culturels. Le risque fasciste apparaît si et seulement si la colère ethnique prend le dessus sur les autres, l’Amérique Latine ayant souvent prouvé que le socialisme savait se faire patriote sans imposer pour autant de ségrégation raciale, pour en définitive permettre l’agrégation des forces et non leur division car, comme l’a noté le philosophe slovène Slavoj Žižek, « Une révolution n’a pas lieu quand tous les antagonismes s’annulent dans le grand Antagonisme, mais quand ils combinent synergétiquement leurs puissances ».

L’époque contemporaine est sans conteste celle des convergences troubles. Une confusion idéologique typique des périodes pré-révolutionnaires, lorsque l’ordre naturel de la politique se voit contrecarré par une alliance plébéienne inattendue qui permet au mouvement de contestation général d’aller au bout de son potentiel. C’est à cet instant – et pas avant – que la formule qu’Héraclite avait écrite dans ses Fragments s’applique aux phénomènes révolutionnaires modernes : « Les éveillés ont un même monde en commun ; les endormis ont chacun leur monde à eux ». Un monde en commun, même l’espace d’un instant, fait de coalitions ponctuelles avec pour seul point d’accord le renversement du pouvoir en place, quitte à s’affronter l’instant d’après pour savoir qui prendra la suite. C’est précisément là que les révolutions naissent, lorsque l’État, pensant ménager son répit en entretenant les divisions de la société, se retrouve soudain débordé par l’addition inattendue des indignations et des rages.

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Ce livre est construit à partir des outils intellectuels des aspirants révolutionnaires modernes, une batterie d’idées, qui, sans constituer une idéologie unique, constitueraient sans nul doute les fondations d’un soulèvement futur si celui-ci venait à se produire, comme la Révolution de 1789 s’est elle-même appuyée sur les travaux des cinq décennies qui l’ont précédée. Une fois les solutions sur la table, qu’elles soient compatibles entre elles ou bien radicalement concurrentes, l’enjeu réside alors dans la composition du tableau, le dosage des unes et des autres chez ceux qui s’y intéressent le plus et les diffusent autour d’eux, chacun échafaudant aujourd’hui sa propre grille de lecture au gré de ses recherches. L’auteur du présent ouvrage n’y fait pas exception, qui tentera cependant de rester juste à défaut d’objectivité. Il s’agira de respecter a priori toutes les tendances alternatives pour en omettre le moins possible, tout en réservant la cruauté rhétorique au système en place. À quoi bon, sinon, choisir de lancer une hypothèse révolutionnaire ? On s’apercevra d’ailleurs en cours de route et de multiples reprises que dans la France d’aujourd’hui, pour obtenir des choses pas si « révolutionnaires » que cela, il faudrait faire rien moins qu’une véritable révolution.

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Comme l’avait écrit Alphonse Allais : « La prévision est difficile, surtout lorsqu’il s’agit de l’avenir ». C’est que les diverses méthodes prospectives excellent à deviner ce qui doit arriver, à condition que cela corresponde aux schémas du présent, la seule matière disponible pour ceux qui s’aventurent à penser l’avenir. Ils mettent de côté l’imprévisible, qui est l’essence même de toute révolution. On peut cependant se permettre d’imaginer cette dernière, car ces mêmes méthodes traditionnelles de prévision nous y amènent bien malgré elles.

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PARTIE I : POURQUOI LA QUESTION SE POSE

Chapitre 1er : C’est quoi déjà une révolution ?

« L’insurrection est sacrée si l’État vient à manquer à son devoir ». John Locke

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Une révolution au sens moderne, c’est la dynamique d’une crise sociale aiguë, une explosion de passions populaires sur fond d’ivresse idéologique. Techniquement, au sens des manuels de l’armée française, elle est une insurrection victorieuse. Menée sur la volonté d’une minorité, mais appuyée sur une large base populaire et débordée par son énergie, cette insurrection conquiert le pouvoir pour en changer la nature. Dans le feu des évènements, comme l’avait remarqué Rousseau, « il est malaisé de distinguer un acte régulier et légitime d’un tumulte séditieux, et la volonté de tout un peuple des clameurs d’une faction ». La nuance est en effet de taille. Une révolution est bien plus qu’une rébellion de guerilleros, un simple coup d’État ou un pronunciamento, à juste titre qualifiés de révolution de palais. Elle n’est pas à proprement parler une guerre civile. Mais elle peut tout à fait commencer comme une rébellion, ou une émeute devenant insurrection, faire l’objet d’un ou de plusieurs coup d’État dans l’affolement général, puis éventuellement dégénérer en guerre civile. La Révolution française de 1789, comme la Russe de 1917 ont chacune parcouru ce spectre de bout en bout.

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Les historiens adeptes de l’art balbutiant de la staséologie, l’étude des guerres civiles et des révoltes de masse, ont tenté de percer les mystères des révolutions. Ils en ont répertorié les similitudes, débusqué les invariants historiques, catégorisé les phénomènes, énuméré les variables, puis dressé des scénarii-types. Selon les penchants de chacun, on peut choisir de tout faire rentrer dans les moules de 1789 ou 1917, préférer l’approche sociologique « fonctionnaliste », élaborer des modèles de « conjoncture fluide », ou bien s’en tenir à l’analyse de classe. Quelle que soit la voie empruntée, il est tout de même possible de s’accorder sur certaines grandes lignes générales. On constatera que le pouvoir tombe presque toujours comme un fruit mûr. Il doit être arrivé en bout de course même, surtout, s’il est au faîte de sa puissance. Une fois les événements lancés, ils sont généralement pris en mains par des « modérés » en quête de changements majeurs, dont le renversement complet de l’ordre existant ne fait cependant pas partie. Mais la résistance opposée par ce dernier et la montée du niveau de violence dans la société à l’occasion de conflits internes (ainsi qu’éventuellement la perspective ou l’actualité d’une guerre au dehors) ouvrent la porte aux « radicaux », prêts à tout pour défendre les nouveaux acquis, et souhaitant pousser bien plus loin leur avantage. La réaction s’enhardit alors et frappe un grand coup, trouvant toujours des soutiens à l’étranger comme à l’intérieur du pays, où l’on se lasse vite de l’instabilité et où l’on craint les excès des radicaux. Du résultat de cet affrontement dépend la suite des événements : restauration de l’ordre ancien ou pérennisation du nouveau pouvoir, coup d’État, guerre civile, etc.

De son côté, l’analyse sociologique apporte des indices concernant les facteurs nécessaires au déclenchement d’une révolution. L’élite doit être jugée inefficace, les conditions de vie insatisfaisantes (dans l’absolu ou par l’exaspération d’une « privation relative »), l’évolution sociale doit désorienter une grande partie de la population, et une proportion importante des élites doit être subvertie ; les élites les plus jeunes notamment, confrontées à des blocages institutionnels générateurs de frustrations proprement politiques. Il est en revanche des variables qui empêchent ou retardent les explosions révolutionnaires : les divers mécanismes de diversion mentale, l’efficacité de la répression, ou bien encore les mécanismes d’adaptation à la crise, les atténuateurs comme le prestations sociales ou l’entraide en famille. Aussi loin que l’on poussera l’analyse, il est toutefois vain de penser que l’on parviendra un jour à percer le secret de ces événements exceptionnels. Toute nouvelle révolution restera immanquablement, autant qu’ont pu l’être les précédentes, un saut dans l’inconnu, riche des plus belles promesses comme des plus sombres perspectives.

Et de fait, nul ne saurait véritablement « prévoir » une révolution, surtout pas ceux qui en prennent finalement la tête. Un tel déclenchement n’est jamais le fruit d’une décision rationnelle, mais plutôt une occasion que l’on saisit face à une situation extraordinaire. Hannah Arendt l’affirme : « L’explosion de la plupart des révolution a pris par surprise les groupes et les partis révolutionnaristes non moins que les autres, et il n’en existe quasiment pas une qui puisse être imputée à leurs activités ». Des Représentants réunis pour les États-Généraux de 1788 en passant par les leaders des révolutions de 1848 dans toute l’Europe et jusqu’à Lénine lui-même (qui pensait ne pas assister de son vivant à la révolution quelques semaines à peine avant les évènements de février 1917), tous ont été pris au dépourvu. Ces dirigeants eurent finalement l’occasion de piloter leurs soulèvements respectifs car ils étaient les mieux préparés, ils disposaient d’une doctrine, et leurs noms étaient relativement connus du public. Tous saisirent cette main tendue par l’Histoire. Elle ne se présente qu’en pleine lumière, et cette lumière est celle des brasiers. Au début d’une révolution, selon Arendt, nulle place pour les sociétés secrètes, car elles sont en général « trop secrètes pour être capables de se faire entendre du public ».

La particularité majeure d’une révolution, c’est cette capacité à générer des résultats que personne ou presque n’attendait. « Les réformateurs visent d’abord certains buts concrets et limités, avant de découvrir que ceux-ci ne peuvent être atteints qu’en renversant complètement le monde existant » affirme l’historien Marin Malia dans son étude des grandes révolutions.

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Une révolution se heurte toujours par définition à des blocages institutionnels, et c’est là que l’inconnu survient, car la pression qui s’est accumulée est telle qu’il devient impératif de remonter au plus vite à la racine des problèmes. Le pouvoir dominant, que l’on cherche d’abord à ménager pour permettre une continuité rassurante dans un climat d’urgence, de radicalisation grandissante et au milieu d’événements imprévisibles, s’avère assez vite n’être plus qu’un obstacle à la résolution ordonnée du problème. Les quelques concessions symboliques octroyées pour calmer les esprits suffisent un temps, puis apparaissent pour ce qu’elle sont. C’est à ce moment que la dynamique s’emballe.

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Qu’en est-il du travail préparatoire proprement révolutionnaire ? Si let théoriciens (Rousseau, Marx…) peuvent avoir produit leurs écrits trente ou quarante ans avant l’étincelle qui enflammera l’émeute, les forces politiques qui ont mené les grandes révolutions occidentales sont généralement nées dans le feu de l’action.

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Les révolutions récentes dans le monde sont toujours le fait d’un prolétariat et d’une petite bourgeoisie unis contre une oligarchie de possédants. Il en ressort que la bourgeoisie ne se révolte jamais seule, mais que son appoint se révèle toujours déterminant. La constitution d’un front de classe se matérialise souvent par la rédaction d’une charte ou d’un appel, proclamant à la face du monde l’unité, certes temporaire, de plusieurs énergies que l’on pensait antagonistes, et qui choisissent de s’orienter ensemble vers un même but.

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Pour qu’une révolution s’accomplisse, une dernière force est absolument nécessaire : les corps constitués en général, et l’armée en particulier. Henri-David Thoreau situe l’avènement de la révolution à cet instant précis où les verrous se desserrent : « une fois que le sujet a refusé son allégeance et que le fonctionnaire a démissionné ». Et pas n’importe quel fonctionnaire. Pas de prise de la Bastille, ni de journée du 10 août 1792, pas non plus de février 1917 sans défection massive de militaires. Le ralliement de la troupe précède ou accompagne celui de certains officiers, dans un mouvement plus large de retournement des cadres du pouvoir en place. Plus près de nous, les révolutions colorées ou parfumées de Tunisie ou d’Égypte ne laissent aucun doute sur ce point. La question militaire se pose d’autant plus légitimement que la révolution a ceci de commun avec la guerre qu’elle implique, par nature, un certain degré de violence, que cette dernière vienne d’une foule en colère ou des réflexes d’autodéfense de l’État. Mais contrairement à la guerre extérieure ou civile, la violence révolutionnaire procède par des explosions ponctuelles, qui permettent des sauts qualitatifs immédiats du processus en cours.

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Il paraît clair que la formation des conseils, forme de structure révolutionnaire surgie dans la seconde moitié du XIXe siècle et immortalisée en Russie sous le nom de soviets, est un phénomène assez largement spontanée. Ces derniers peuvent éclore sous diverses formes, un peu partout sur un territoire donné, puis se coordonner rapidement, constituant, par délégation, des conseils de niveau supérieur. Leur principale caractéristique est de surmonter les clivages partisans ? Ils entrent dès lors fatalement en conflit avec les leaders révolutionnaires qui peinent à les manoeuvrer, quand ils ne finissent pas emportés par la réaction (comme la Commune de Paris, ou à Budapest en 1956). On les croyait oubliés mais ils refont notablement surface dans les écrits contemporains de tout bord.

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Selon Gustave Le Bon : « Les hommes réunis en foule perdent toute volonté et se tournent d’instinct vers qui en possède une ». Une « petite aristocratie intellectuelle » est seule capable de guider la foule dans une direction plutôt que dans une autre. Au coeur de l’événement, le porte-voix est à qui le prend et la chance sourit aux audacieux. L’enjeu se situe donc en amont, dans la mise en condition des esprits. Antonio Gramsci appelait ceux qui préparent ce terrain les « intellectuels organiques ». Refusant de rejoindre la caste des « intellectuels classiques », ils choisissent de faire corps avec le peuple-nation. À l’origine, selon Gramsci, « l’élément populaire sent mais il ne comprend ou ne sait pas toujours ; l’élément intellectuel sait mais il ne comprend pas toujours ». De leur collaboration féconde, véritable adhésion organique au peuple de la part des intellectuels, naît le « bloc historique » susceptible de rallier à sa cause des intellectuels classiques et de mener la « guerre de position » nécessaire à l’anesthésie progressive du pouvoir dominant, une hégémonie culturelle étant appelée à en remplacer une autre avant le dénouement final. Gustave Le Bon avait, lui aussi, noté que « les révolutions qui commencent sont en réalité des croyances qui finissent ». C’est ainsi que le pouvoir tombe comme un fruit mûr, parce qu’il n’y a plus suffisamment de gens pour y croire.

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Dans les époques compliquées, les meilleurs éléments des classes privilégiées ont souvent mieux à faire que de tenter de sauver un régime à bout de course, perclus d’inerties et de blocages insurmontables. Les plus francs et honnêtes d’entre eux refusent de participer à ce qu’ils considèrent comme une mascarade, et ceux qui tentent de « changer les choses de l’intérieur » constatent bien vite leur impuissance. Ils formeront la génération des futurs cadres que la masse acceptera de suivre le moment venu.

Quelle est la personnalité type d’un révolutionnaire en puissance ? Tout d’abord, quelqu’un de patient. Selon Marx, il « doit être capable d’entendre pousser l’herbe ». Au-delà de cette qualité primordiale, on discerne deux grands types de dirigeants : le doctrinaire et l’homme d’action, l’un sur le devant de la scène, l’autre en coulisses. Ils ne peuvent qu’attendre, diffuser leur message dans la mesure de leurs moyens, et espérer saisir l’occasion lorsqu’elle se présentera. Car c’est à chaud que se font les vétérans, parmi ces talents prédisposés à l’action directe et à l’émeute de rue, qui deviennent des objets d’émulation pour les autres insurgés, les incitant à brûler leurs vaisseaux, à s’engager pleinement sans espoir de retour, à l’instant précis où ils prennent conscience qu’ils sont devenus des révolutionnaire.

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Un pays qui entre en révolution ne saurait laisser le reste du monde indifférent. Le processus en cours peut affaiblir la nation concernée, occasionner un renversement d’alliances, être engendré par une guerre ou en provoquer une ; ainsi, tout révolutionnaire conséquent est d’emblée jeté dans le grand bain mondial. Il ne saurait sa cantonner à ses frontières, son plateau de jeu est la planète entière, car il doit immédiatement y chercher des appuis pour contrer ceux de ses adversaires.

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Une révolution agit sur l’extérieur autant que l’extérieur agit sur elle. L’enjeu pour les leaders des mouvements insurrectionnels est d’accepter la main tendue sans devenir à plus ou moins brève échéance un dominion de la puissance amie.

Le pouvoir en place dispose nécessairement de solides appuis à l’étanger. Il les activera sans tarder pour prévenir une victoire de l’insurrection (comme lors des émeutes au Bahreïn en 2011 qui furent sévèrement réprimées avec l’aide de l’Arabie Saoudite, ou lorsque la France se proposait d’appuyer la police tunisienne de Ben Ali), avec d’autant moins de scrupules s’il se trouve que l’opposition est elle-même armée de l’extérieur. Si le bouleversement attendu parvient tout de même à son terme, que ce soit par un coup d’État, une révolution, ou même une élection porteuse de rupture, une « contre-révolution passive » pensée et dirigée de l’extérieur est toujours possible. Si la France l’a pratiquée avec dextérité dans ses anciennes possessions, les États-Unis en ont fait un art. Les déboires de l’Amérique du Sud et de l’Afrique au XXe siècle l’ont suffisamment illustré, des assassinats du Panaméen Torrijos ou du Chilien Salvador Allende à ceux des dirigeants africains Lumumba ou Sankara, en passant par l’Iranien Mossadegh et le coup d’État avorté contre Chavez en 2002. de quoi devenir paranoïaque.

La thématique du complot est d’ailleurs une constate révolutionnaire, peut-être même l’une des plus récurrentes. Sa résurgence contemporaine n’est pas étonnante si l’on part du principe que la révolte est à nouveau dans l’air. Chaque grande révolution fut en effet l’occasion de dénoncer des complots, de la part de toutes les parties en présence et bien souvent de l’étranger.

(…)

La suite viendra bientôt…

Une réflexion sur « Les meilleurs passages de « Vers la révolution. Et si la France se soulevait de nouveau ? » – Par Fabrice GRIMAL »

  1. Passionnant !

    Il est vrai qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser d’oeufs… Les choses auraient peut-être pu se faire gentiment en 2011/2012, mais la fenêtre de tir était déjà très étroite et elle s’est refermée très vite.

    Tout est tellement bloqué, politiquement, institutionnellement, médiatiquement. Il n’y a qu’à voir combien il est difficile de faire passer des idées. Et encore, nous avons la chance d’avoir l’internet !

    Après, la pire chose qui puisse arriver à un pays, ce n’est pas tant la révolution, surtout lorsqu’elle libère et émancipe, mais bien la guerre civile car elle s’attaque à la trame même de la société. Toutes les guerres bouleversent les sociétés. Mais la guerre civile les détruit. Mes ancêtres confédérés en savaient quelque chose et en moi, j’ai gardé cette sorte de mémoire collective, pour bien me rappeler que nous le peuple, devons, à travers les vicissitudes de l’Histoire, ne pas perdre de vue que c’est notre unité de classes dominées qui nous préservera de cette malédiction qu’est la guerre civile. Unis nous restons debout, divisés nous tombons.

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