[Billet invité] « Lettre à un copain » – Par Mathieu MOREL – 29/11/2018

Mon cher Manu
(ou « monsieur le président » mais ça fait pas très « start-up néchionne », « open space » ou « uberépublique »),

Il y a un truc intrigant chez toi, une espèce de relation très élastique avec la légitimité. En soi, je te concède volontiers que ça n’a rien d’étonnant de la part d’un type qui considère, par exemple, qu’un régime scélérat auto-proclamé sous la menace d’une invasion étrangère « c’est la France ». C’est encore moins étonnant quand on pense que ledit régime n’avait de cesse d’implorer la « confiance de l’Allemagne », de célébrer le « couple » qu’il formait avec elle et d’invoquer la nécessité de s’auto-mutiler pour bâtir avec elle une Europe enfin pacifiée. On a les madeleines de Proust qu’on peut.

Je ne te ferai pas le procès d’être le premier à raconter n’importe quoi. Tu n’as sans doute même pas eu cette inventivité-là. Tu t’es contenté de foncer tête baissée sur l’air de « si des gens sérieux l’ont dit avant moi, c’est sûrement vrai » et tu en as rajouté des tonnes pour faire « philosophe disruptif », comme on t’a appris à faire depuis qu’on t’a convaincu que tu étais un génie surdoué (peut-être quelque part entre la couche et le pot… ne me remercie pas, je suis en plein dedans avec le deuxième, et je sais qu’il faut les « encourager »).
Et puis, hein, « le passé, c’est l’passé » comme on dit. « Il faut aller de l’avant, regarder vers l’avenir » (oui, moi aussi, je connais quelques poncifs qui permettent de stériliser d’office toute objection… par lassitude, notamment).

Bref.
Non. L’ennui, c’est que tu n’as pas l’air d’avoir très bien compris les ressorts, les motifs et les angles morts de ta propre élection. Oh ! Tu as été élu, sans aucun doute, selon la procédure à peu près régulière. Et tu n’es pas responsable des éventuelles lacunes de ladite procédure.
De mauvaises langues murmurent que, ministre, tu aurais organisé – avec notre « pognon de dingue » – quelques sauteries avec des copains qui n’avaient pas grand chose à voir avec ce que tu étais à l’époque mais beaucoup plus avec ce que tu deviendrais s’ils te donnaient un petit coup de pouce. D’autres ragots susurrent que tu serais allé chercher un – encore – « pognon de dingue » auprès d’autres copains (ou peut-être les mêmes, je ne sais plus, tu en as tellement) dans d’autres sauteries à Las Vegas ou ailleurs. Bon. Tout ça est évidemment faux puisque sinon, ça prouverait que, contrairement à ce que tu as affirmé, il y a bel et bien de « l’argent magique ». Sans compter que si c’était vrai, tu aurais eu le Parquet National Financier aux fesses dès février 2017, eût-il été occupé à gratter les factures de pressing d’un de tes adversaires.
Ok. Tout ça, c’est des « on dit »… comme on dit (<= hop ! t’as vu ? le p’tit poncif, là, ni vu ni connu – je devrais peut-être faire l’ENA, tiens…).
Et puis suggérer des trucs pareils, que les politicards ne seraient pas TOUJOURS très très réguliers sur toute la ligne, c’est faire le jeu du populisme, des passions tristes, des heures sombres voire – osons ! – du Front National.

Ben tiens ! Puisque tu m’en parles…
Note que là non plus, tu n’es pas seul responsable (en fait, j’ai un scoop : à la fin, tu n’es responsable de rien… c’est précisément la ruse de votre caste : prendre tout en n’étant redevables de rien). On t’a bien labouré le terrain depuis 30 ans en construisant méthodiquement de la désillusion, de la colère, du ressentiment et en se débrouillant pour que tout ça ne puisse plus trouver d’expression politique que dans une sinistre épicerie familiale à la fois lucrative (pour la famille, du moins), stérile et nuisible. Ça supposait de torpiller ceux qui se proposaient d’offrir un débouché en évitant les outrances et les saloperies : tes prédécesseurs s’en sont chargés. Si on peut saluer leur efficacité en quelque chose, c’est bien dans ce domaine. Toi, philosophe, en eusses-tu eu le temps ou l’occasion, je finis par me demander si tu aurais seulement été capable d’en avoir l’ombre de l’inspiration.
Il te fallait, pour vaincre, affronter le croquemitaine, celui qui ne sert, depuis 30 ans, qu’à donner l’illusion que le plus grave cogne à nos portes pourvu que nous ne voyions pas qu’il s’infiltre insidieusement par la fenêtre (mal isolée, en « prime »). Il te fallait le Front National pour jouer (mal, de surcroît) l’Appel du 18 Juin. Et surtout, il te fallait le Front National parce que même une enclume, contre toi, aurait eu ses chances, tandis que le Front National n’en a jamais, sérieusement, eu aucune (sauf, peut-être, depuis que tu l’as « vaincu »… on te devra peut-être ça aussi).

Bref (encore). Voilà où j’en suis, mon cher Manu.
Sauf à considérer (ce que je refuse, tu penses bien) que dès le départ et par des opérations mercenaires douteuses, les jeux aient été pipés, il y a au moins un couac à l’arrivée.
Vainqueur sans gloire d’un concours de branquignols et de bras cassés – avec une abstention record, c’est aussi à souligner – c’est à toi qu’est revenue la chance (dont rêvaient tous tes concurrents) d’affronter un épouvantail clownesque. Sans surprise, il s’est avéré encore plus grotesque que toi et, de deux escrocs, les électeurs qui n’étaient pas encore tout à fait dégoûtés ont, de guerre lasse, « choisi » en majorité celui qui leur semblait être – ou qu’on leur disait être – le moins dangereux (je ne suis pas sûr, d’ailleurs, qu’ils aient vu juste sur ce point mais ils avaient été objectivement renseignés par une presse libre et indépendante donc… admettons. De toute façon, moi, je n’ai pas pu y aller, j’avais tondeuse).

Mais voilà, mon cher Manu : moi, quand je pose par hasard le pied sur une taupinière, je n’éprouve pas le besoin de gueuler « ich bin the king of ze du monde, maintenant, obéissez-moi tous ! ».
Ta victoire est indéniable. Ton triomphe, lui, est plus discutable. En tout cas, d’aucun des deux tu ne peux tirer la conclusion que « parce que c’est notre projeeeeet » ou « il faut penser printemps » a galvanisé les foules (à part, peut-être pour les faire rire… ou pleurer). C’est pourtant ce que tu as fait (ce qui est déjà gonflé) et, pour aggraver ton cas, avec un aplomb qui confine à la déclaration de guerre la plus brutale.

Tu n’as pas été élu pour un « programme » (tu t’es d’ailleurs longtemps vanté toi-même, et au grand dam de la presse qui t’encensait tout en ayant conscience qu’elle n’avait rien à dire, de n’en avoir pas, « parce que c’était trop ancien monde »). Tu n’as même pas été élu parce que « ce qu’on savait de toi » inspirait plus ou moins confiance. Tu as été élu parce que l’autre foldingue foutait des boutons à quasiment tout le monde.

Je suis embêté, mon cher Manu.
J’ai cru, aussi longtemps que j’ai pu (ou qu’on m’a laissé pouvoir croire, puisque moi aussi, je lis la presse « certifiée conforme » qui braille en Une : « faites ce que vous voulez mais votez Macron ») que tu étais un esprit brillant, une intelligence vive quoique machiavélique. Dès le début, j’ai aussi senti que tu étais probablement un individu dangereux, un mégalomane immature, un narcissique à qui il avait peut-être manqué quelques bonnes fessées.
Je crois que je me suis gouré sur un des deux aspects. Je te donne un indice : pas le deuxième.

Et la légitimité, dans tout ça ?
Tu ne démissionneras pas, Manu. Tu es Président de la République. C’est marqué dans les registres, tu as tout bien fait comme on t’a appris à faire. Tu es en règle. A peu près.
Ca n’est pas ta faute si la République est cul par-dessus tête. Ca fait juste ton affaire, pour pouvoir continuer dans la casse.
A vrai dire, je ne saurais pas dire si, formellement, tu es légitime ou non. Simplement, la « nécessité » européolâtre exigeait, sinon d’abolir la République (ce qui avait déjà été fait par… voir plus haut, de sinistre mémoire mais peut-être pas pour tout le monde), au moins de la rendre ubuesque.
Ca, ça a été fait par tes prédécesseurs. Toi, tu n’as eu qu’à enfiler les pantoufles. Ca fonctionne en général plutôt correctement. Jusqu’à ce que « les gens » s’aperçoivent qu’en fait, les pantoufles, c’est eux. C’est à ce moment que, parfois, ça dégénère.
Jusque-là, mon cher Manu, je ne te le disais pas parce que je pensais que tu le savais.
Mais peut-être que tu le sais. Et peut-être que, comme tes prédécesseurs, tu te dis « avec un peu de chance, ça sera pour le suivant ».

Bizou kiss LOL,
Ton dévoué,

Mathieu

Une réflexion sur « [Billet invité] « Lettre à un copain » – Par Mathieu MOREL – 29/11/2018 »

  1. J’ignore qui est ce Mathieu Morel, mais il a une sacrément bonne plume. Ca me rappelle les 2 lettres ouvertes que Onfray a écrit à « Manu » (et qui lui ont valu des ennuis, au dit Onfray). Je ne me souviens pas qu’on ait fait pareil pour les prédécesseurs.

    C’est dire que le Manu, il a atteint un paroxysme – ou plutôt, il a fait atteindre à ses concitoyens un paroxysme dans la rancoeur, le dégoût, la colère, voire la haine. Des sentiments actuellement très répandus, notamment dans ces cercles de gens qui squattent les ronds-points et autres points chauds du territoire, vêtus d’un vêtement couleur de soleil et destiné à rendre visible les invisibles.

    J’ai bien ri en lisant cette lettre. Mais d’un rire… jaune – car la réalité derrière n’est pas drôle du tout. Rire pour ne pas en pleurer, tel est ma devise.

    Je n’aime pas le FN pour ce qu’ils sont : des ultra-capitalistes, des néolibéraux reaganiens, et surtout des imposteurs. Mais je suis fermement convaincue que les Français ne sont pas intéressés par un projet fasciste. Ca se saurait depuis longtemps. Nous en aurions été témoins depuis longtemps. Non, c’est LE croque-mitaine, effectivement dont ont besoin les capitalistes à la sauce social-démocrate ou à l’autre sauce social-libérale pour se faire élire.

    Ceci posé, j’en étais venue alors à me demander, des 2 candidats du 2nd tour en May 2017, qui était le plus dangereux. Question purement rhétorique. J’étais déjà convaincue que c’était Macron au bout du bout. Là, ce n’est pas ma boule de crystal qui me l’a dit, mais bien le pedigree de Macron, même si celui de MLP n’est guère reluisant question capitalisme non plus, faut bien le dire. Et un solide sens politique pragmatique, un peu quand même, qui me murmure des choses qui s’avèrent, au point que parfois j’aimerais avoir tort.

    La grosse différence, à mes yeux, était que là où MLP comptait se servir des institutions de notre pays pour exercer le pouvoir, Macron lui, irait les détruire pour mieux détruire notre pays ensuite, au profit de l’UE, elle-même bâtie au profit des capitalistes. Là où MLP est une chef de clan – pardon, de PME familiale – Macron est carrément un banquier d’affaires spécialiste des fusions-acquisitions et, pire que tout, un associé-gérant chez Rothschild – où il a appris « à raconter des histoires », comme le dit l’un des directeurs de la banque.

    Là où MLP n’aurait été qu’un agent du System, tout comme Sarko et Flamby avant elle, Macron est lui un commanditaire et bénéficiaire de la mondialisation néolibérale, ennemie no. 1 des peuples. Avec lui, on passe à la vitesse supérieure ! On ne joue plus dans la même cour ! Ce qui le rendait encore plus dangereux à mes yeux.

    (Attention, je ne fais pas l’apologie de MLP ni du FN/RN ! Cf. le 3ème paragraphe ci-dessus.)

    Les fascistes sont ceux qui veulent la destruction de la Nation par la destruction de ses institutions. A cet égard, le plus fasciste des deux apparaît donc bien être Macron.

    Je pense que je ne suis pas la seule à nourrir un tel raisonnement. Des camarades du PARDEM m’ont raconté qu’ils connaissaient des électeurs de JLM qui étaient allés voter MLP rien que pour faire chier Macron et le System ! J’aurais aussi trouvé intéressant que le sondage organisé par la FI sur son site sur les intentions de vote, puisse mentionner aussi le choix pour MLP. Comme c’était anonyme, les gens y seraient allés en confiance, cela aurait été certainement plus qu’instructif. Je regrette la peur de la FI de se coltiner à la réalité du peuple. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles la FI ne parvient pas à s’imposer, à mon humble avis.

    Ne nous leurrons pas non plus : nombre de nos concitoyens ont eu peur de MLP mais n’avaient pas plus confiance en Macron. Ce qui réduit le nombre de gens qui adhéraient sincèrement alors à son programme. Programme ? Quel programme ? « Mais on s’en fout des programmes ! » avait tonitrué Macron au micro de France Inter. Punaise, quand je pense que des formations politiques font bosser dur leurs adhérents pour élaborer un programme (le PARDEM et la FI, par exemple, mais il doit y en avoir d’autres), j’avoue qu’un tel aveu m’avait scotchée.

    Heureusement, et je suis fière de ces concitoyens, il y avait tous ceux qui ont détecté la manipulation, la supercherie, l’arnaque, et qui n’avaient pas voulu la cautionner. Plus de 16 millions d’électeurs, sur un corps électoral de 47 millions. J’en étais. Abstentionnistes, bulletins blancs, bulletins nuls. Je n’allais sûrement pas donner mon vote à l’un ou l’autre de ces deux-là, car aucun ne me représente en tant que classe sociale. En tant que membre distinguée des classes laborieuses, je n’allais quand même pas accorder mon suffrage à un banquier d’affaire ou à une chef de PME familiale ultra-riche !

    Si Mathieu Morel avait tondeuse ce jour-là, de mon côté j’ai glissé un carton rouge entre deux séances d’aqua-poney. Chacun son truc. Nous avons constitué ce jour-là, avec avec les +16 millions de nos concitoyens, le Parti du Refus, 2nd parti de France alors.

    Sur les 20 millions d’électeurs de Macron au 2nd tour, tous ne sont pas fans de sa politique. Combien s’en mordent les doigts aujourd’hui ? Dans les rassemblements Gilets Jaunes, il y en a pas mal et ils sont en colère. Ce sont même parfois les plus féroces à l’égard de Macron. Mais à quoi pouvaient-ils s’attendre ? Voilà les dégâts du « vote utile » que l’on entretient depuis près de 30 ans. Certainement qu’on en serait pas rendu là si nous avions tous voté en notre âme et conscience depuis tout ce temps – et non en « vote utile ».

    16 millions d’électeurs qui ont refusé la manipulation + 11 millions d’électeurs de MLP, ça fait donc 27 millions d’électeurs qui n’ont pas choisi Macron comme président. C’est une majorité comparé aux 20 millions d’électeurs de Macron. Le system est ainsi fait que c’est lui qui est sorti vainqueur. Mais c’est une victoire à la Pyrrhus. Etre vainqueur ne signifie évidemment pas être légitime. Surtout quand on a une notion très élastique de la légitimité.

    Mais faut faire gaffe avec les élastiques… Qui n’a pas joué avec, à les tendre un max, etc ? Mal manipulés, ils peuvent vous revenir en pleine figure. Et comme ils sont 99% du temps couleur de soleil – tout comme ces gens sur les routes et dans les rues – ou du moins couleur des blés gorgés de soleil, le Manu devrait se méfier. Car quand les élastiques vous reviennent à la figure, ça peut faire mal. Très mal. Je pense que les Gilets Jaunes sont là pour lui démontrer qu’on ne joue pas avec des biens inélastiques comme le carburant… ou la légitimité !

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