[Billet invité] – « Cette crise provoquée par les Gilets Jaunes » disent-ils… – Par Mathieu MOREL – 17/12/2018

Avant-propos de Vincent Christophe Le Roux : Je relaie dans ce billet un texte écrit par Mathieu Morel et publié sur sa page Facebook. On peut le retrouver en cliquant ici.

*

« Cette crise, provoquée par les gilets jaunes », nous disent-ils à longueur d’éditoriaux lénifiants, de doctes discours et autres belles leçons républicaines.

Ma bonne dame ! Combien de naïfs manipulés, combien de séditieux camouflés, combien d’émeutiers inconséquents dans ces hordes qui font vaciller les fragiles Institutions que, pourtant, nous gardons sous le haut patronage de notre énarque sagesse ?

Tout allait pourtant si bien, les émoustillants critères de convergence de Maastricht commençaient enfin à nous sembler atteignables et voilà que d’hirsutes braillards se lèvent pour bousculer cet édifice si parfait, au risque qu’il vacille. Ne respectent-ils donc rien ?

« Cette crise, PROVOQUÉE par les gilets jaunes », disent-ils.

Vu d’ailleurs mais ils ne le verront sans doute jamais d’ailleurs, et ils le savent – c’est pourtant l’inverse : une crise, révélée par les gilets jaunes. Enfin révélée ! Quarante ans de crise, quarante ans de leçons de morale, quarante ans de chantage au « vront nazional », quarante ans de « barrages républicains » et d’injonctions à « faire ce que vous voulez mais comme on vous dit de faire ». Quarante ans pour rien. Quarante ans à voter à gauche ou à droite mais pour la même politique : le franc fort, le modèle allemand, l’Europe toujours imparfaite mais qu’il faut toujours plébisciter parce que sinon ça serait le retour aux heures sombres et on la perfectionnera plus tard, lorsque ça cessera d’être impossible… un jour, peut-être. Ou pas.

Ah ! Ils ont été résilients, les gueux. Ils en ont avalé, des couleuvres. Ils en ont accepté, des « sacrifices nécessaires » pour qu’ensuite, ce soit Byzance (un jour, peut-être, ou pas). Ils en ont bouffé des « il faut être compétitifs », des « l’État-providence a vécu » (i.e. le CNR, c’est ringard ; la Libération, c’était « un peu excessif »), des « modernisations » qui ne sont que la bureaucratisation de la loi de la jungle (autrement dit : le mariage du pire du néolibéralisme avec le pire de l’oligarchie bureaucratique, mariage dont « l’Europe » est en même temps le fruit et le moteur).

Ils ont été patients, ces cons, à se laisser enfumer par les chantages aux bons sentiments, à se laisser paupériser par l’harmonisation européenne (qui, un jour, irait forcément vers le haut… quand elle ne pourrait plus aller plus bas sans doute), à se laisser déposséder de tout : de leur démocratie, de leur république, de leurs biens communs, de leur unité fragile, juste pour le plaisir vulgaire de grappiller quelques miettes de ce fameux « pognon de dingue » sur ce qu’il en reste, faute de pouvoir – ou de se donner les moyens de pouvoir – récupérer celui qui part en fumée ou en nuages de coke quelque part dans des paradis fiscaux ou artificiels (si tant est qu’ils soient vraiment différents).

Ils ont été bien patients, oui. Car pendant que leurs « responsables » cassaient tout, c’est encore eux qui faisaient le tampon. Et ils ont tellement bien tout cassé, les « responsables », depuis des décennies, qu’aujourd’hui, les gueux se réveillent avec le net sentiment que ça ne marche pas mais avec, aussi, de sérieuses difficultés pour déterminer quand, et pourquoi, ça a commencé à déconner.

Alors les « responsables » s’en donnent à cœur joie, là encore, en désignant subtilement : les zassistés, les fonctionnaires, « les bougnoules », les racistes, les zimpôts, les réfractaires, les pédés, les zomophobes, les machos, la laïcité, la religion. À chaque fois qu’ils peuvent jeter les uns contre les autres, pourquoi devraient-ils se gêner ?

Ils ont été bien patients. Jusqu’à présent, d’ailleurs, ils se tenaient plutôt bien : lorsqu’ils étaient mécontents, ils écrivaient au pinceau sur un panneau de fortune « je ne suis pas content » et ils défilaient entre Bastille et Nation en scandant des trucs. Ainsi, le gouvernement savait, entendait, répondait « je vous ai entendus » et ils rentraient chez eux. Ils n’étaient toujours pas contents mais on les avait entendus. Parfois, ils n’étaient pas contents DU TOUT. Par exemple contre une loi de régression sociale appelée « réforme pour le progrès et la simplification modernisatrice ». Alors ils faisaient la même chose, mais avec des syndicats qui scandaient « on lâche rien, on lâche rien, on lâche rien, on lâche rien » ou « motivés motivés, il faut rester motivés ». À la fin, les syndicats disaient « c’est bon, ils nous ont entendus » et c’était fini. Ça n’avait avancé à rien, sinon quelques kilomètres à pied et des chansons idiotes dans les oreilles mais ils avaient « manifesté pacifiquement », ce dont le gouvernement ne manquait pas de se féliciter, pour la « bonne santé de la démocratie ».

Ils ont mis bien longtemps, les gueux, à se rendre compte qu’ils avaient été plongés dans un long sommeil bercé d’une douce musique et des pires outrages. Et quand ils se réveillent, un peu groggy et parfois hagards, voilà qu’on les accuse de « provoquer la crise », de faire « vaciller les Institutions », de « menacer la démocratie et la République ».

Tiens, manant, voilà « 100 balles », comme on disait au temps où on croyait encore que voter servait à quelque chose, et que ceux qu’on élisait veillaient sur nous. Et dessus, en illustration, le genre de « mouvement pacifique » auquel nous devions un laborieux et tortueux cheminement vers d’incertains espoirs de jours meilleurs.

En euros, ça fait quinze. On n’a pas le temps d’y voir grand chose tant ça file entre les doigts. D’ailleurs, il n’y a pas grand chose à y voir, sinon la promesse que les jours meilleurs, c’est une « vieille lune » du « monde d’avant ».

C’est vrai aussi que pour « 100 balles », on achetait moins de smartphones et autres trucs hi-tech à la con, superflus et écologiquement désastreux, dont on nous persuade à grands renforts de com que nous en avons absolument besoin.

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Une réflexion sur « [Billet invité] – « Cette crise provoquée par les Gilets Jaunes » disent-ils… – Par Mathieu MOREL – 17/12/2018 »

  1. Ah les cent balles, le Delacroix – qui faisait 10 sacs aussi, comme parfois j’entendais dire dans mon milieu prolo !

    Ces Pascal, Montesquieu, Delacroix, ils avaient quand même meilleure allure que ces zhorribles zeuros que nous avons maintenant et qui filent encore plus vite depuis leur introduction en 2002.

    Très bon texte, superbe. Tout y est dit. C’est vrai que les gueux que nous sommes – les classes dominées, en fait – se sont montrés patients, gentils, résilients. Nous avions même joué le jeu. Nous y avons cru à la « mondialisation heureuse », quand elle est surtout néolibérale. Nous y avons cru à cette Europe, surtout affublée de l’épithète « sociale » alors qu’elle était l’outil de dépossession des peuples de leur démocratie et de leurs droits. Si, si, ma génération (je suis née en 1970, nous y avons cru à ce projet !)

    Mais c’est FINI ! La fête est terminée – ou presque – pour les classes dominantes. Oh, elles ne vont pas se laisser faire et nous rendre les clés du pays comme ça ! Elles vont nous livrer une guerre féroce pour non seulement conserver leurs privilèges mais surtout parce que nous les manants, avons osé nous rebeller !

    Mais un jour – ou plutôt une nuit – minuit finit par sonner et comme dans l’histoire de Cendrillon, le carrosse redevient citrouille, etc, vous connaissez le conte. Il est temps de quitter le bal : c’est-à-dire de revenir à la réalité.

    Je crois que minuit vient de sonner dans la longue nuit néolibérale mondialisée que nous traversons. Le lever du jour est encore loin, surtout au coeur de l’hiver comme en ce moment. Mais il finit par arriver tôt ou tard.

    Et les Gilets Jaunes, de par leur couleur, montrent un peuple redevenu visible. Une couleur de lumière certes encore fragile et ténue, mais dans la nuit la plus profonde, la petite lueur fragile et ténue d’une bougie éclaire bien plus que mille soleils !

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