Entretien avec Álvaro García Linera (vice-Président bolivien déchu) le 16/11/2019 par Le Vent Se Lève – Retranscription par Vincent Christophe LE ROUX

Avant-propos de Vincent Christophe Le Roux : Je relaie ci-dessous :
  1. la vidéo d’un entretien qui s’est tenu le 16 novembre dernier, publiée par Le Vent Se Lève, avec Álvaro García Linera qui était le Vice-Président de la Bolivie sous la présidence d’Evo Morales. Hélas, le coup d’État intervenu au début de ce mois en Bolivie l’a renversé en même temps qu’il a renversé le Président Evo Morales, son gouvernement tout entier, et les institutions démocratiques de ce pays pour ramener la Bolivie dans la nuit de la dictature, une dictature déjà sanglante. Cet entretien a eu lieu à Mexico où Morales et Linera se sont réfugiés et ont trouvé asile politique puisque leur tête est mise à prix par les putschistes de Bolivie.
  2. la retranscription que j’en ai faite ce samedi 30 novembre
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La vidéo de cet entretien est accessible sur la chaine You Tube de Le Vent Se Lève en cliquant ici.
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Merci à l’équipe faisant vivre Le Vent Se Lève pour leur travail de qualité. Merci à Élodie Descamps et Tarik Bouafia d’avoir réalisé cet entretien. Merci à Guillaume Cagnin et Malena Reali d’avoir ensuite procédé au montage.
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Alvaro Garcia Linera et Evo Morales
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Vice-président de Bolivie depuis 2006 et grand architecte de la politique impulsée par Evo Morales, Álvaro García Linera nous a accordé une interview à Mexico où il a trouvé l’asile, après avoir été contraint de fuir son pays.
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Dans cet entretien, il raconte le coup d’état de l’intérieur, et livre son analyse des causes, des acteurs et ingérences extérieures.
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Alvaro Garcia Linera
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LVSL : Comment réagissez-vous face à la vague de violences policières et militaires que subissent les opposants au coup d’État ?
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Álvaro García Linera : Je suis triste et indigné par l’assassinat de sept humbles paysans. Tous ont été assassinés avec des armes automatiques, des fusils automatiques aux mains de l’armée et de la police nationale alors qu’ils manifestaient leur condamnation et leur rejet du coup d’État. Il y a un massacre en cours en Bolivie. Et il est clair que les responsables, qu’ils soient policiers, militaires ou civils devront répondre de leurs actes devant les tribunaux que ce soit dans un jour, une semaine, un an ou cinq ans. Ils couvrent de sang le peuple bolivien d’une façon terrible, atroce. Il y a eu 110 blessés par balle, plus de 600 arrestations. C’est un coup d’État sanglant, criminel, qui ne recule devant aucun moyen pour s’imposer.
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LVSL : Pourtant, vous vous étiez justement retirés pour éviter cette violence dont vous menaçait l’opposition…
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Álvaro García Linera : Nous sommes partis parce que nous ne voulions pas voir de Boliviens tués. La police nous a menacés ; les forces armées ont désavoué l’ordre constitutionnel et ont menacé d’user de la force contre nos camarades. Nous avons donc annoncé notre démission, contraints par cette pression policière et militaire pour qu’aucun mal ne leur soit fait. Et malgré cette démission, malgré ce renoncement à notre victoire électorale, à notre possibilité de gouverner, bien que nous ayons accepté de ne pas être candidats aux prochaines élections, malgré tout ça, ces putschistes, ce gouvernement d’imposteurs continuent de tuer des Boliviens dans ce que l’on peut clairement désigner comme une haine raciale envers les Indigènes. Cette violence que l’on peut voir est une espèce de règlement de compte de la part d’une élite politique contre des Indiens, des Indigènes qui ont osé gouverner, qui ont osé obtenir du pouvoir, qui ont obtenu des droits au cours des dernières années.
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LVSL : Le 10 novembre, les forces armées vous ont « suggéré » de démissionner. Que s’est-il passé exactement ?
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Álvaro García Linera : Le coup d’État s’est déroulé en trois étapes. D’abord une étape civile qui s’amorce au lendemain des élections. Nous avons gagné avec plus de 10 % d’écart, ce qui annulait de fait la réalisation d’un second tour. Devant ces résultats, le candidat perdant Carlos Mesa ne reconnaît pas notre victoire, réclame un second tour. Et immédiatement surgit une vague insurrectionnelle menée par des classes moyennes traditionnelles qui brandissent un discours de suprématie raciale. Des villes comme Santa Cruz, Cochabamba, La Paz se sont soulevées contre le gouvernement. Ils ont commencé par brûler des institutions de l’État. Sur les neuf tribunaux électoraux, lieux où l’on comptabilise les voix, cinq sont pris d’assaut et incendiés. Des urnes et des bulletins de vote sont brûlés. Et, pour la première fois, des groupes para-militaires fascisants apparaissent et commencent à attaquer des leaders syndicaux. Ils incendient divers sièges de syndicats paysans et ouvriers et en pourchassent les militants. Des femmes paysannes qui manifestaient sont également agressées par des bandes de 500-600 motos sur lesquelles se trouvent des personnes munies de battes, de bâtons à clous, de gaz lacrymogènes. Ils ont même enlevé la maire d’une commune de paysans. Ils l’ont frappée, maltraitée, jetée à terre. Ils lui ont uriné dessus, coupé les cheveux, menacé de la lyncher. Et devant les médias télévisés, ils l’ont couverte de peinture. Ils s’en sont également pris aux paysans et paysannes qu’ils trouvaient sur leur chemin en les battant comme du bétail, comme des animaux.
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Après ce premier moment, celui du coup d’État civil, commence à s’imposer une sorte de terreur, de répression urbaine. Face à ces crimes, les forces populaires ont répondu en appelant à la résistance contre le coup d’État. Des ouvriers arrivent de la Centrale Ouvrière Bolivienne de La Paz. Des paysans, des indigènes, des urbains se mobilisent pour défendre le Président. Si cette confrontation entre forces civiles putschistes et forces civiles défendant la démocratie s’était maintenue dans cet état, nous les aurions battus avant lundi ou mardi [11 ou 12 novembre]. Vient alors la seconde phase : celle de la police qui va tout faire basculer. La police désavoue le commandement civil et refuse de protéger les institutions et les organisations civiles agressées. Puis, au bout de 24 heures, c’est au tour du commandant des forces armées de désavouer le gouvernement civil. Il appelle alors au retrait d’Evo. C’est une escalade civile, policière et militaire. S’il n’y avait pas eu cette intervention policière et militaire, le coup d’État se serait éteint dans sa phase civile. Le lendemain, la police qui n’était pas intervenue pour rétablir l’ordre et protéger la population, les dirigeants syndicaux, les femmes agressées, cette bande de para-militaires et de civils, après avoir désavoué les autorités légitimes, ont fait preuve d’une capacité extraordinaire pour déployer des forces répressives afin d’arrêter des paysans, des dirigeants, de gazer des manifestants qui refusaient ce coup d’État.
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LVSL : On note une volonté de s’en prendre aux secteurs populaires et indigènes qui ont historiquement soutenu Evo.
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Álvaro García Linera : Ce qui a donné le ton brutal du coup d’État, c’est surtout le fait que l’armée et la police ont laissé libre cours aux rebelles et aux putschistes aux dépens de la Constitution. Vous avez sans doute vu les images de la Présidente auto-proclamée avec à côté un général qui lui remet l’écharpe présidentielle. Ce n’était pas arrivé depuis la dictature. Depuis quand un militaire met-il l’écharpe au Président ? C’est le rôle de l’Assemblée. Il n’y avait pas eu de photo semblable depuis les années 80 quand le chef de l’armée, Garcia Mesa, mena un coup d’État et tua le leader socialiste Marcelo Quiroga à Santa Cruz ainsi que des dizaines de mineurs, pour s’emparer du pouvoir. Jamais, depuis 39 ans, nous n’avions vu d’images de ce genre où politiques et militaires occupent littéralement le palais du gouvernement et s’auto-constituent en gouvernement. Janine Añez est un pantin, c’est la police et l’armée qui ont véritablement le pouvoir.
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LVSL : En 2008, il y avait déjà eu une tentative de coup d’État qui a échoué. Que s’est-il passé pour que celle-ci triomphe aujourd’hui ?
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Álvaro García Linera : Deux choses ont particulièrement changé. Tout comme aujourd’hui, il s’agissait d’un coup d’État civil, animé par des Comités Civiques qui sont des structures regroupant corporativement des secteurs très conservateurs des régions de Santa Cruz et de l’Ouest du pays. Cela avait commencé par un soulèvement civil. C’est la même chose aujourd’hui. Cependant, en 2008, ni la police, ni les forces armées ne se sont jointes à eux. Aujourd’hui si, car ils ont appris de leurs erreurs. Beaucoup d’argent a dû être investi pour retourner des cadres e la police et de l’armée. Il a certainement fallu des milliers de dollars pour suborner la loyauté des forces de sécurité. Ça c’est une nouveauté. En 2008, ils avaient maintenu une neutralité institutionnelle. Et nous avions pu vaincre la tentative de coup d’État. À cette époque, la bataille avait tourné en faveur des forces progressistes. Le second élément à prendre en compte, c’est qu’en 2008, nous avions à faire à un continent uni. Lula gouvernait le Brésil, Chavez le Venezuela, Correa l’Équateur, Kirchner l’Argentine. Immédiatement, l’Amérique Latine s’était positionnée comme un bloc de défense de la démocratie. D’ailleurs les membres de l’UNASUR (Union des Nations Sud-Américaines) s’étaient réunis en urgence à Santiago du Chili sous la présidence de Michelle Bachelet, pour rejeter ce coup d’État. Et ceci, après seulement un ou deux jours. Près d’une semaine s’est écoulée depuis le coup d’État ; on compte 18 morts mais l’UNASUR est aujourd’hui une coquille vide. Il n’existe aucun organisme régional de gouvernements souverains ne dépendant pas des États-Unis pour garantir la paix et le respect de la démocratie.
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LVSL : Le site d’information « Behind Back Doors » [“derrière les portes dérobées”] a publié début octobre une série de conversations entre des dirigeants de l’opposition, des ex-militaires et des sénateurs des États-Unis. Ils auraient parlé de déstabiliser le pays dans le cas de votre réélection. Doit-on prendre ces révélations au sérieux ?
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Álvaro García Linera : Oui, il faut les prendre très au sérieux. Ces informations racontent des plans qui se sont préparés en coulisse au cours des derniers mois. Je crois que le signal qu’ils attendaient était l’ampleur de notre succès aux élections. En 2014, nous avions gagné avec 62 %, aujourd’hui 47 %. Il est clair que ne l’avons pas emporté avec le large avantage des années précédentes. Ils ont identifié un moment de faiblesse démocratique et institutionnelle et ils se sont dit : « c’est le moment de frapper ». Dès qu’ils ont vu que nous ne franchissions pas la barre symbolique des 50 %, ils ont vu que nous étions dans une position de faiblesse et se sont dit : « il faut y aller ! »
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LVSL : Comment expliquez-vous que de larges secteurs de la population qui sont sortis de la pauvreté ont arrêté de vous soutenir ?
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Álvaro García Linera : Ce phénomène appelle une réflexion plus approfondie. Cependant on peut en tirer plusieurs leçons. Gagner avec 62 % puis avec 47 %, c’est normal. D’ailleurs, dans de nombreux pays du monde, les gouvernements gouvernent avec 40 % des voix, 35 % des voix, voire moins. Pour un gouvernement classique, gestionnaire, cela fait partie de la routine. Mais pour un gouvernement progressiste qui soutient des transformations sociales réelles, gagner avec moins de 50 % impose d’autres défis. Un de ces défis, même si ce n’est pas forcément le plus important, est : comment neutraliser, comment transformer la coercition légitime de l’État ? Sur ce point, le Venezuela est en avance sur nous. Et pour cause, en dehors des problèmes économiques qu’il peut avoir, le Venezuela a eu la vertu de créer, en parallèle de l’État, une structure de défense de son processus révolutionnaire. Chose que nous n’avons pas faite. Non pas que cela ne nous semblait pas nécessaire, car en réalité nous avons essayé mais peut-être pas avec la volonté et la profondeur suffisantes. C’est un élément-clé.
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Ce débat nous vient de Salvador Allende. Est-il possible d’arriver au socialisme de manière démocratique ? Oui ! Oui mais il faut construire des structures qui défendent la démocratie. Attention, ce que j’appelle démocratie n’est pas seulement le processus électoral mais un concept bien plus profond. La démocratie, c’est l’égalité. C’est l’égalité des chances, l’égalité des droits ; c’est l’extension des droits. C’est la déracialisation des pouvoirs, la déracialisation des opportunités de chacun. C’est pour cela qu’il ne peut y avoir de transformation que si le processus est démocratique. Et cette transformation doit concerner les institutions mais aussi les organisations civiles qui soient capables de défendre les conquêtes sociales face aux ingérences extérieures. C’est ce que le Venezuela a réalisé et que nous n’avons pas su faire. Ça c’est la première leçon. Car il est certain que l’argent qui a circulé dans les milieux de la police et de l’armée venait de l’extérieur. Et il s’agit de beaucoup d’argent.
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La seconde leçon est que si les processus progressistes le sont vraiment, ils doivent générer des mécanismes d’ascension sociale. Si tu es très pauvres, tu deviens pauvre seulement ; si tu es pauvres, tu as maintenant des revenus moyens. De même il est compréhensible que les populations issues des secteurs populaires qui accèdent à des revenus moyens développent d’autres attentes. On ne peut pas les blâmer pour cela. D’ailleurs, c’est ce qui nous a différenciés du Brésil. Les processus régressifs de certains pays du continent sont survenus quand cet ascenseur social de la classe populaire à la classe moyenne n’a plus fonctionné. De là, surgit un moment de conservatisme. Comme nous avions vu ce qui s’était passé dans d’autres pays, nous avons fait en sorte que l’ascenseur social persiste même si son rythme s’est réduit.
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Mais que s’est-il passé ?
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La classe moyenne traditionnelle s’est sentie « envahie » par des secteurs populaires et indigènes qui avaient acquis une formation académique, davantage de capital culturel et économique lui permettant d’accéder aux fonctions publiques et à l’emploi.
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Que nous a-t-il manqué ?
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Tant pour cette classe moyenne traditionnelle que pour des parties de la nouvelle classe moyenne, il aurait fallu que nous élargissions notre discours. Notre discours en tant que gouvernement était peut-être trop décalé par rapport à la réalité. Les classes s’étaient modifiées économiquement et notre discours est peut-être resté déconnecté de la réalité.
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Alvaro Garcia Linera_poing levé
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Pour aller plus loin :
Je vous propose de lire maintenant un article à propos d’un discours qu’Álvaro García Linera avait prononcé en décembre 2012 devant les députés du Parti de la Gauche européenne.
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L’article avait été publié en espagnol dans le média Público.es mais j’en avais fait la retranscription que vous pouvez consulter en cliquant ici. Vous trouverez dans l’avant-propos à cette retranscription, le lien vers la vidéo du fameux discours.

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