Le Vice-Président de Bolivie donne une leçon magistrale aux dirigeants de la Gauche européenne – Décembre 2012

Avant-propos : En ce 30 novembre 2019, je reproduis sur ce blog (ouvert le 16 septembre 2018) un texte que j’avais initialement publié sur mon blog précédent à la date du 14 décembre 2013.

Il s’agit d’une traduction en français que j’avais faite d’un article paru en espagnol publié le 12 décembre 2013 dans le média espagnol Público.es à propos du discours tenu, lors du 4ème Congrès de la Gauche Européenne, par Álvaro García Linera qui était alors le Vice-Président de la Bolivie sous la présidence d’Evo Morales. Hélas, le coup d’État intervenu au début de ce mois en Bolivie l’a renversé en même temps qu’il a renversé le Président Evo Morales, son gouvernement tout entier, et les institutions démocratiques de ce pays pour ramener la Bolivie dans la nuit de la dictature, une dictature déjà sanglante.

Vous pouvez accéder à l’article original en espagnol en cliquant ici.

Quant au discours objet de l’article, lui est visible en vidéo en cliquant t ici.

Ce qui me motive aujourd’hui dans ce choix de vous remémorer ce discours de la fin de 2012, c’est que le média alternatif Le Vent Se Lève a publié, ce même samedi 30 novembre 2019, une vidéo d’un entretien avec le même Álvaro García Linera, entretien qui a été organisé le 16 novembre dernier à Mexico où Morales et Linera se sont réfugiés et ont trouvé asile politique puisque leur tête est mise à prix par les putschistes de Bolivie.

Álvaro García Linera m’avait déjà fait forte impression lors de son discours de 2012 et après avoir écouté ce qu’il a dit dans l’entretien récent que propose Le Vent Se Lève, mon estime envers cet homme se renforce encore, sans parler des effets induits du putsch dont le pouvoir légal de Bolivie, et au premier chef lui et Morales, ont été victimes.

Merci à l’équipe faisant vivre Le Vent Se Lève pour leur travail de qualité. Merci à Élodie Descamps et Tarik Bouafia d’avoir réalisé cet entretien. Merci à Guillaume Cagnin et Malena Reali d’avoir ensuite procédé au montage.

Vous pouvez accéder à cet entretien du 16 novembre dernier avec Álvaro García Linera en cliquant ici  (sur la chaine You Tube du média  Le Vent Se Lève ).

Et pour accéder à la retranscription que j’en ai faite ce samedi, cliquer ici.

Et maintenant, voici le texte traduit de l’article de Público dont je parlais plus haut.

N’étant pas un traducteur assermenté et ma connaissance de l’espagnol n’étant pas certifiée, je signale que j’ai peut-être fait quelques erreurs. Merci aux éventuels hispanophones de me corriger le cas échéant !

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Le Vice-Président de Bolivie donne une leçon magistrale aux dirigeants de la Gauche européenne

Álvaro García Linera est devenue l’étoile incontestable de la première journée du Congrès. En cinq clés, il a dessiné le chemin que devaient suivre les forces alternatives en vue de retrouver la démocratie.

L’ovation debout que la séance plénière du  IVe Congrès du Parti de la gauche européenne (PGE) a offert ce vendredi à Álvaro García Linera sonne comme une reconnaissance. Reconnaissance pour la leçon magistrale que le Vice-président de Bolivie vient de délivrer devant les délégations de 33 partis du PGE qui se sont déplacés jusqu’à Madrid et qui se résuma à une réflexion finale de haute volée : « Nous souhaitons de vous, et nous exigeons de vous, que vous luttiez, que vous luttiez, que vous luttiez. Ne nous laissez pas seuls, nous avons besoin de vous, d’une Europe qui ne regarde pas seulement à distance ce qui se passe dans le reste du monde, mais d’une Europe qui rallume les lumières sur le destin du continent  et du monde » .

Une demi-heure plus tôt, au début de son intervention, García Linera avait expliqué comment l’Amérique Latine voyait l’Europe d’aujourd’hui. Une vision qui n’était pas précisément favorable : « Nous voyons une Europe qui se languit, une Europe abattue, une Europe refermée sur elle-même et satisfaite d’elle-même, jusqu’à un tel point qu’elle apparaît comme apathique et fatiguée. J’ai conscience que ce sont des paroles très cruelles et très dures mais c’est ainsi que nous la voyons. Autrefois, l’Europe a été la terre des luttes, des révoltes, des révolutions.  Si l’on remonte plus loin encore dans le temps, l’Europe a été le lieu des grands universalismes qui firent évoluer le monde et qui l’enrichirent puis qui encouragèrent les peuples de diverses parties du monde ».  Linera baissa un peu le ton expliquant que l’Europe dont il parlait n’était pas celle des peuples, ni celle des Européens, c’est du concept même d’Europe dont il parlait.

« Ce n’est pas le peuple européen qui a perdu sa valeur ou la capacité d’espérance, parce que l’Europe à laquelle je me réfère n’est pas celle des peuples », dit-il. Celle-là, selon García Linera, « est silencieuse, asphyxiée » et « l’unique Europe que nous voyons dans le monde est celle des grands consortiums, l’Europe néolibérale, celle des marchands et pas celle des travailleurs ». « En l’absence de grands débats et controverses, d’horizons et d’espérances, la seule chose que l’on entende, pour paraphraser Montesquieu, c’est le lamentable bruit des petites ambitions et des grands appétits ».

La démocratie s’est fossilisée 

Le discours de García Linera était en train de prendre forme et passa de la pure théorie politique à une réflexion personnelle sur la société actuelle.  Le Vice-président bolivien mit en garde : « une démocratie sans espérance et sans foi est une démocratie vaincue. Une démocratie fossilisée. Dans un sens pratique strict, ce n’est plus une démocratie affirma-t-il.  Et comment en sommes-nous arrivés à ce point ? Parce que le capitalisme a évolué et s’est transformée en un capitalisme prédateur » qui accumule « par expropriation ». « Il exproprie quand il occupe les espaces publics, la biodiversité, l’eau, les savoirs ancestraux, les forêts, les ressources naturelles, c’est une accumulation par expropriation qui fait que les richesses communes deviennent des richesses privées. Et ceci est la logique néolibérale expliqua-t-il.

Face à ce nouveau capitalisme, García Linera proposa une clé supplémentaire : la naissance d’une nouvelle classe de travailleurs, les « cols blancs ». Le dirigeant latino-américain évoquait les professeurs, les chercheurs, les scientifiques, les analystes, qui composent un prolétariat +diffus et qui font que les formes d’organisation auxquelles la gauche s’était accoutumée n’existent plus en tant que telles. Et face à cela, nous n’avons pour le moment ni réponse, ni solutions. « Les réponses que nous avons données auparavant sont devenues insuffisantes, sinon ce ne serait pas la droite qui gouvernerait l’Europe. Il y a quelque chose qui manque dans nos réponses et dans nos propositions, nous met-il en garde.

García Linera évoqua à ce stade la lénifiante question du « Que faire » puis passa en revue les différentes solutions qui, d’après lui, seraient envisageables. Au minimum, il s’agissait de conseils. Mais de conseils d’un grand frère qui lui était déjà passé par les stades de l’indécision et de la paralysie qui touchent aujourd’hui les forces de l’alternative en Europe. « La gauche européenne ne peut pas se contenter de faire un diagnostic et de dénoncer. Cela est utile pour générer de l’indignation morale, et c’est important de faire croître l’indignation, mais ceci n’exprime pas le message que nous voulons accéder au pouvoir. La dénonciation n’exprime pas le message que nous voulons accéder au pouvoir. Ça peut en être l’antichambre mais ça n’exprime pas, en tant que tel, le message que nous voulons accéder au pouvoir. La gauche européenne, face à cette voracité prédatrice et destructrice que porte le capitalisme, doit apparaître avec des propositions. La gauche européenne doit construire un nouveau sens commun au cœur de la lutte politique. La gauche européenne doit lutter pour un nouveau sens commun progressiste, révolutionnaire et  universaliste ».

Les institutions ne sont pas tout

La première question éclaircie, García Linera passa à la seconde : la démocratie. « Nous devons récupérer le concept de démocratie. La gauche en a toujours revendiqué le bandeau, c’est notre emblème, celui de la justice, de l’égalité, de la participation.  Mais pour cela, nous devons nous détacher de la conception institutionnelle [de la démocratie]. La démocratie est bien plus que l’ensemble des institutions. C’est bien davantage que le droit de voter et d’élire le Parlement. La démocratie, ce sont des valeurs, des principes d’organisation et de compréhension du monde : tolérance, pluralité, liberté d’opinion. La démocratie est une chose concrète, c’est de l’action  collective, c’est une participation consciente à l’administration des biens communs. Il y a démocratie si nous participons en commun, si l’eau constitue un patrimoine commun, donc la démocratie c’est participer à la gestion de l’eau« .

« Il ne faut pas tomber dans la logique de l’économie verte, qui est une forme hypocrite d’écologie ». 

Mais ceci demeure insuffisant. La gauche, selon le dirigeant bolivien, doit refaire sienne aussi « la revendication de l’universel, la politique comme bien commun, la participation dans la gestion des biens communs, car le retour des biens communs [dans la sphère publique] est un droit fondamental : la santé, le travail, le droit à un environnement sain, la protection de la terre mère, de la nature… Ce sont des droits universels, ce sont des biens communs universels face auxquels la gauche doit élaborer des remèdes et outils concrets » et surtout « revendiquer une nouvelle relation métabolique entre l’être humain et la nature. Il ne faut pas tomber dans la logique de l’économie verte qui est une forme hypocrite d’écologie, nous avertit-il. « Il y a des entreprises qui se présentent devant nous comme protectrices de la nature mais ces mêmes entreprises nous amènent, en Amazonie, tous les déchets et rebuts qui sont générés ici [en Europe]. Ici il y a des défenseurs et là-bas des prédateurs. Ils ont transformée la nature en un nouveau marché ».

À travers l’écologie, « il n’y a aucun doute que nous avons besoin de revendiquer la dimension héroïque de la politique », dit García Linera annonçant le point suivant de sa recette. « Gramsci disait que dans les sociétés modernes, la philosophie et un nouvel horizon de vie doivent se transformer en foi dans la société. La gauche se doit d’être la structure d’organisation flexible et unifiée capable de désespérer la désespérance. Une nouvelle foi, pas dans le sens religieux, mais une foi qui rende possible de se libérer de cadres étanches ».

Les points en commun 

« La gauche est si faible aujourd’hui qu’elle ne peut s’offrir le luxe de se diviser » a-t-il mis en garde, mettant en évidence qu’il allait évoquer l’un des objectifs principaux de ce congrès : l’unité. « Il y aura [entre nous] des différences sur 20 points mais nous serons en accord sur 100. Gardons les 20 sujets d’achoppement pour plus tard. Nous sommes trop faibles pour continuer nos querelles de chapelles pour nous distinguer des autres ».

« La gauche est si faible aujourd’hui qu’elle ne peut s’offrir le luxe de se diviser » 

Avant d’achever, il nous offrit encore du  Gramsci. « Il faut assumer une autre logique gramscienne », dit García Linera. « Articuler, promouvoir, il faut prendre le pouvoir dans l’État, il faut lutter pour l’État. Mais l’État est fondamentalement une idée  de croissance d’un ordre commun, d’un sentiment de communauté. La lutte pour l’État est une lutte en faveur d’un nouveau mode de rassemblement. Et cela nécessite d’avoir préalablement gagné la conviction : d’avoir vaincu idéologiquement les adversaires, de les avoir vaincus dans l’opinion commune, dans les conceptions dominantes exprimées dans les discours, dans les perceptions du monde et dans les opinions morales ».

Cela, nous avertit-il, « requiert un travail très ardu ». Parce que « la politique est fondamentalement une œuvre de conviction ». Et c’est cette conviction que nous exigeons de vous pour que vous « luttiez, que vous luttiez, que vous luttiez » et « que vous ne nous laissiez pas seuls, nous avons besoin de vous, d’une Europe qui ne regarde pas seulement à distance ce qui se passe dans le reste du monde, mais d’une Europe qui rallume les lumières sur le destin du continent  et du monde ». Les plus de 300 délégués ainsi que le bureau du Congrès se mirent debout et applaudirent. Ils applaudirent en étant conscients que l’Amérique Latine et son refus des politiques que la gauche fait régner en Europe est le modèle à suivre.

Une réflexion sur « Le Vice-Président de Bolivie donne une leçon magistrale aux dirigeants de la Gauche européenne – Décembre 2012 »

  1. Très intéressant tout cela. Merci pour cette publication et c’est bon de te revoir et de te lire, Vincent !

    L’Europe dont parle Garcia Linera est ce qu’on appelle l’Union Européenne. Ce n’est pas le même concept. L’on peut fantasmer sur l’Europe, mais la réalité est de 2 autres ordres :

    1/ l’Europe est un continent et mise à part la tectonique des plaques, relativement immuable d’un point de vue géographique.
    2/ l’UE est plus restreinte que l’Europe géographique et c’est avant tout une construction politique, créée par la main de l’homme et que la main de l’homme peut donc défaire. La sécessionniste que je suis souhaite même que l’on s’en défasse – et vite !

    Garvia LInera a bien raison de citer Gramsci, notamment sur l’Etat, concept qui avec celui de Nation, a bien du mal à entrer dans la tête de la gôche gogole (ou comme l’écrit Christine Duplaissy la « gogochouille ») de notre pays.

    Sur le concept de gauche justement, pour bon nombre d’habitants de l’UE, et en France en particulier, c’est un concept qui ne veut plus rien dire. Je suis surprise que Garcia Linera ne parle pas de lutte des classes… car au bout du bout, le seul véritable clivage, c’est quand même celui qui oppose les classes dominées aux classes dominantes !

    En tout cas, quand on voit les politiques menées par la gôche et la droite, où est la différence ? Aucune ! Ce sont les mêmes produits, dans des emballages différents. Mais une fois qu’on a enlevé les emballages et les étiquettes et qu’on compare, force est de constater que cette différence est superficielle, artificielle et pour tout dire, obsolète.

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