[Billet invité] Les Gilets jaunes face à l’empire – Par le collectif «Lieux communs» – 06-13/12/2019

Avant-propos de Vincent Christophe LE ROUX : Je relaie ci-dessous un long article qui a été décomposé en deux parties, et publié en deux temps, par le site internet du collectif Lieux Communs (pour accéder à leur site cliquez ici).

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Je relaie ce long billet car il est une des rares analyses vraiment poussées du mouvement des Gilets jaunes et du contexte dans lequel il s’inscrit. Ce que décrit l’auteur a de quoi vous fouetter le sang. Ses analyses ne peuvent que vous conduire à remettre en question vos certitudes ou à tout le moins vous questionner sur la solidité de certaines d’entre elles. Lire ces lignes ou ces pages vous amène inéluctablement à faire le point sur vous-mêmes, sur votre discours, sur vos propres analyses de la situation, sur les liens qui unissent les présupposés d’où vous pensez et d’où vous analysez les événements qui se déroulent sous nos yeux, et les interprétations qui sont les vôtres. Vous avez vos principes, vos valeurs, vos croyances, vos préférences et votre manière de raisonner. Mais peut-être que finalement, une partie de cela n’est pas le résultat direct d’une création libre. Si Frédéric Lordon évoque avec d’autres la question des affects politiques qui conditionnent plus ou moins fortement votre pensée et votre perception des événements, l’auteur de ce billet ici reproduit évoque lui une forme de manipulation inconsciente dont vous pouvez être victime jusqu’à ce que l’on vous aide à y voir plus clair et peut-être à vous permettre une prise de conscience: celle du fait que parfois (souvent ?) nous pensons, analysons, interprétons et rêvons ou agissons en nous croyant autonomes alors même que nous sommes du moins en partie sous influence…

Le danger le plus grand perçu par l’auteur du billet ci-dessous reproduit est celui de la transformation – en voie d’aboutissement selon lui – de notre société en un nouvel empire, pas seulement au sens d’un régime juridiquement et constitutionnellement différent de la République, de la monarchie ou d’une autre forme instituée de régime politique, mais plus profondément au sens où chaque citoyen – sensé être autonome et libre – deviendrait sujet entièrement soumis et dépendant

L’article se termine par la question de la violence. L’auteur propose sa grille de lecture et c’est peut-être là qu’il est le plus dérangeant. Au sens où il propose une grille de lecture de nature à faire vaciller vos certitudes les plus affirmées ou à réorienter peut-être vos inclinations qui tendaient à pencher dans un sens plutôt que dans un autre.

Il ne s’agit pas d’adhérer forcément à la vision de cet auteur comme on serait hypnotisé par un gourou. Pas plus ici qu’ailleurs et pas plus à son égard à lui (que ce « lui » soit une personne ou un collectif) qu’à l’égard de n’importe quel autre penseur ou acteur politique. C’est en lisant des analyses différentes et orientées selon des logiques alternatives les unes aux autres, c’est en acceptant de s’interroger et de remettre éventuellement en question certains postulats, de même que c’est en restant ouvert à la controverse et au risque de se trouver, au moins un temps, un peu désarçonné et troublé plus ou moins intensément, que l’on avance dans la sagesse. L’intelligence collective est toujours plus sage de toute façon que l’intelligence d’un seul. Et pour que l’intelligence collective puisse se répandre, eh bien il faut que l’on soit prêt à entendre ce qui est autre, ce qui est plus ou moins profondément alternatif à ce que l’on croit soi-même. La politique ne doit pas être une foi religieuse et les principes et valeurs politiques ne sauraient être des préceptes absolus ad vitam et ternam portés par des bulles au sens des lois du droit canonique qui sont absolues au sens où une fois qu’elles ont été édictées, jamais plus elles ne peuvent être contestées d’une quelconque façon et par qui que ce soit, pas même par le pape. Quelle forme de despotisme plus absolu pourrait-on inventer que celui où ce qui a été décidé un jour par quelqu’un vaut jusqu’à la fin des temps ?

J’achève là ces propos liminaires et je vous invite maintenant à découvrir ces lignes du collectif Lieux communs à propos de l’empire en cours d’édification.

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Les Gilets jaunes face à l’empire (1/2) – 06/12/2019

Les idées exposées ici avaient été évoquées dans les conclusions des deux textes « L’horizon impérial » (mars 2018) et « Gilets jaunes et démocratie directe » (décembre 2018) auxquels on se référera. Elles ont également été présentées dans l’émission « Offensive Sonore : Gilets jaunes III » (février 2018) sur Radio Libertaire puis résumées lors de la [soirée-débat du 18 novembre 2019 à la librairie parisienne « La lucarne des écrivains ». On se reportera d’une manière générale à nos deux brochures « Le mouvement des Gilets jaunes », décembre 2018 – juin 2019.

Un an après le mouvement des Gilets jaunes, et alors que la colère ne semble que suspendue, il est frappant de constater la pauvreté des analyses courantes, lorsqu’elles existent seulement… Cela va de pair avec l’ahurissant « retour à la normale » auquel nous assistons – normalité qui n’est en réalité qu’inertie qui masque ou contient des bouleversements historiques multiples. Bref, ce mouvement reste encore largement à comprendre, quelle que soit l’échelle considérée, et l’on va voir que l’on en est encore loin…

Auparavant, une petite précision, que l’on pourrait dire méthodologique : le point de vue exprimé ici est celui de partisans de la démocratie directe, avec toute l’ouverture et l’indétermination que cela implique. Cela veut dire, plus concrètement, qu’il s’agit d’abord de comprendre le mouvement des gens, pas de plaquer des slogans sur une réalité complexe, qu’elle nous plaise ou non. Et c’est bien la posture pratique adopté sur le terrain, une implication critique, loin des « point de vue de Sirius » comme des aveuglements des militants volontaristes. Dans le même élan, cela permettrait peut-être de donner des éléments qui permettraient à chacun d’infléchir le cours des choses. Banalités, certes, mais dont on va voir qu’elles ne sont pas superflues.

La récupération du mouvement par le gauchisme

Préliminaires à l’analyse en guise d’aseptie, en quelque sorte, pour savoir de quoi l’on parle et sans quoi tout ce qui va suivre sera rigoureusement incompréhensible : Le mouvement des Gilets jaunes a été récupéré par la gauche militante et médiatique – récupéré et tué. La chose est transparente à tous ceux qui ne sont pas de « gauche », c’est-à-dire les gens pour qui la manipulation des personnes, le travestissement des événements, le déni des réalités et la falsification des mots et des idées ne constituent pas l’essentiel de leur activité politique. Tout le monde a vu cet OVNI politique jaune surgi de nul part se transformer, au fil des semaines, en un mouvement social simplement un peu plus dur et long que les autres, un peu plus indiscipliné…

Cela s’est fait par une sorte d’entente tacite entre tous les organes de pouvoir – et cela est totalement explicable : en s’auto-organisant et en refusant tout chapeautage organisationnel, les Gilets jaunes mettaient à mal la totalité des structures censées représenter le peuple, ministres et députés, maires et conseillers, mais aussi partis, syndicats, associations, groupuscules, revues, intellectuels et tutti quanti. En termes plus psychosociologiques, c’est tout l’institué, l’ensemble des hiérarchies institutionnelles, qui s’est mobilisé pour neutraliser l’instituant, les forces jaillissantes, et le rendre équivalent aux formes sociales déjà admises.

Les Gilets jaunes avaient pour eux la grande majorité de la population mais contre eux toutes les institutions en place… Cela en dit long sur l’état du pays et la légitimité de l’État, ses relais, ses réseaux et ses opposants complémentaires. Trois secteurs se sont particulièrement distingués dans ce processus de récupération en se partageant le travail : les gauchistes, les médias et le gouvernement, chacun retrouvant ainsi ses marques, permettant de traiter l’événement selon des lignes connues, donc de le neutraliser, d’en escamoter sa dimension novatrice, créatrice, dérangeante.

La narration précise de ce processus reste à faire, mais il a été spectaculaire par exemple concernant les modes d’actions : très rapidement la palette extrêmement large des premières semaines (blocages, filtrages, sabotage, occupations, actions directes, etc.) par nature incontrôlable, s’est vue réduite à une seule composante, les manifestations ritualisées du samedi, les fameux « Actes », eux-mêmes résumés aux affrontements violents, terrain de prédilection de l’État et de leurs supplétifs insurrectionnalistes.

Même chose concernant les revendications, les mots d’ordre, les slogans, les pancartes ou banderoles : d’un soulèvement de la « France périphérique » contre l’élite médiatico-politique des métropoles qui l’avait rendue, depuis 40 ans, infiniment méprisable puis invisible – d’où le gilet fluo –, on est arrivé à la reprise pure et simple des mantras gauchistes, que sont le pouvoir d’achat et le rétablissement de l’ISF. Non pas que cette dimension était absente, loin de là, mais d’une part le mouvement initial incarnait une réaction globalement anti-fiscale – ce qui n’est pas vraiment « de gauche » – et d’autre part, elle était prise dans un « ras-le-bol » infiniment plus général d’un peuple qui ne se reconnaît plus dans la direction prise par sa société et le sort qui lui est fait. Les manifestations du début, exceptionnellement et miraculeusement « populaires », « à mains nues » en quelque sorte, avec des cris de colère, de rage, des silences, des applaudissements, des discussions partout et des têtes inhabituelles, sans parcours ni déclarations, ont laissé place aux classiques cortèges avec banderoles convenues, slogans ressassés, chants plaqués, voire sonos et mégaphones, autocollants partisans, black blocs, etc. La France Insoumise, la CGT, etc. commençaient à s’y sentir comme chez eux…

Autre élément, plus sociologique : le décalage, évident à qui voulait voir, entre les populations qui peuplaient les ronds-points et les participants aux assemblées et aux réunions [1]. Le rond-point, c’était vraiment une idée populaire, qui rassemble quiconque est prêt à s’y rendre, c’est un bistrot en plein air. On sait parfaitement que des assemblées, c’est une tout autre ambiance ; y prendre la parole est toute une aventure faite de rituels, de codes sociaux, de talents, de capital culturel, etc. Et, neuf fois sur dix, ceux qui y excellent sont ceux qui y sont habitués, les gens plutôt urbains, culturellement plus légitimes, politisés à gauche, etc. Décalage similaire entre les participants aux assemblées et leurs « organisateurs », et idem entre ceux-ci et les délégués envoyés aux « assemblées des assemblées »… Il y a là un étiolement spontané, et nullement contrarié par les opportunistes, qui reproduit la coupure entre les militants et le vulgus pecum. Et on en arrive à des pseudo-« déclarations nationales » qui font du mouvement des Gilets jaunes un mouvement anticapitaliste, para-syndical, luttant contre l’homophobie, le racisme, le sexisme – on imagine qu’ils se sont retenus pour ne pas utiliser la célèbre « écriture inclusive » [2]… Partout les assemblées de Gilets jaunes se sont vidées au rythme de l’imposition de cette camisole idéologique, et les bureaucrates militants ont fini par y supplanter les militants de base, eux-mêmes ayant remplacé les simples sympathisants de gauche. Les manifestations semblent alors avoir joué le rôle de défouloir [3] – puis ce fut le temps des élections européennes où la gauche s’est effondrée…

Je ne sors pas tout cela de mon chapeau : il suffit de discuter avec n’importe quel militant gauchiste de base pour qu’il se félicite de lui-même d’avoir « chassé les fachos  » hors du mouvement – je ne parle pas de ces gauchistes au carré, motivés par une puissante haine de classe, pour qui, à l’inverse, les Gilets jaunes sont restés intrinsèquement « fachos » et, par contamination, tous ceux qui ont fricoté avec eux… Les «  fachos  », pour précision à destination des gens normaux, ce sont tous ceux qui émettent des réserves sur les dogmes du gauchisme culturel ministériel ou militant ; par exemple si vous doutez de l’indiscutable probité ou du professionnalisme légendaire des fonctionnaires, ou si vous pensez que l’immigration est un sujet de discussion, que la PMA n’est pas une évidence, qu’on peut envisager une sortie de l’Union européenne, que l’islam ne répand pas toujours la paix et l’amour là où il fleurit ou encore que le bilan de la gauche historique n’est pas brillant, vous vous désignez ipso facto comme suspect…

Donc pour tous ces militants gauchistes, discuter, échanger des arguments n’est pas un moyen de l’intelligence collective ; c’est seulement un passage obligé pour imposer ses vues. Pour cette engeance, il ne s’agit pas d’instaurer une démocratie directe mais bien de faire passer leur ligne idéologique – prétendument intangible. D’ailleurs, c’est assez drôle – il vaut mieux en rire – pour ceux qui ont suivi les déclarations gauchisantes depuis le début, l’évolution est grotesque : autour du 17 novembre [2018], on crie au populisme, au poujadisme, au fascisme. Peu après, fin novembre, on admet qu’il n’y a pas que des «  fachos  », mais aussi des « gens à nous » (électeurs de base France Insoumise, encartés CGT, etc) qu’il faut quand même soutenir. Puis qu’il faut y aller pour chasser les «  fachos  » (décembre) et rééduquer les déviants, et enfin, depuis peu, que les Gilets jaunes n’ont jamais rien eu à voir avec les «  fachos  » : c’est une invention du gouvernement et des médias pour discréditer le plus beau mouvement social depuis Mai 68… Arrêtez-vous, relisez et admirez, comme dirait l’autre.

Vous me direz : d’accord, mais ce n’est pas ça qui a tué le mouvement, c’est la répression policière, les arrestations, les condamnations, les blessés plus ou moins graves et la terreur que tout cela a engendré. Il y aurait beaucoup de choses à en dire, nous en avons parlé ailleurs [4], et j’y reviendrai par la suite. En termes factuels, disons tout de suite que – pour autant que l’on puisse se fier aux chiffres – la courbe de participation du samedi a décliné avant même le déploiement quasi-militaire de début décembre [2018] et est même remontée significativement durant janvier [2019], alors même que les premières mutilations commençaient à être médiatisées.

Ceci étant, il est clair que la répression a bien entendu joué un rôle, mais tout autant que l’absence de perspective pratique – dont personne ne parle – et, pour l’un comme pour l’autre, l’entrisme gauchiste est très loin d’être innocent. Quoi qu’il en soit, ce pseudo-« bilan » du mouvement, qui semble arranger tout le monde et pour cause, n’apporte strictement rien ; on ne peut en tirer aucune leçon sinon qu’il faudrait alors se constituer, une prochaine fois, en véritable armée avec une organisation ad hoc et un état-major – et je n’apprendrais rien à personne en disant qu’il s’agit là d’un des fantasmes fondateurs de nos « révolutionnaires » assermentés.

Bref, le mouvement des Gilets jaunes tel qu’il a surgi n’était certainement pas un mouvement « de gauche » — et pas plus de « droite ». Reste à essayer de comprendre ce qu’il était, ce qu’il portait en germe et qui ne pourra que rejaillir, d’une manière ou d’une autre, dans l’avenir.

Première approche : un mouvement conservateur pour le progrès

À parcourir les revendications « officielles » ou recueillies ici ou là, et à entendre les gens s’exprimer spontanément, ou à les lire sur les « réseaux sociaux », et à voir le plaisir qu’ils avaient à se réunir dans le froid sur les ronds-points, il était clair que ces gens vivaient une dégradation de leur situation, dans tous les domaines, et que cela leur était insupportable – et nous étions nombreux à en être, de fait. L’avenir qu’ils appelaient n’était pas tissé d’utopies ou de projets de société : il était fait d’une amélioration de leurs conditions qui était, pour une bonne part, du simple bon sens et faisait référence à un passé proche, connu plus jeune ou relaté par les parents et grands-parents. Si les gens rassemblés sur les ronds-points peuvent être qualifiés de « révolutionnaires », c’est donc en un sens tout différent : ils ne souhaitaient renverser Macron et sa clique que pour en revenir à une situation antérieure, un statu quo ante, qui leur paraissait meilleur et il leur était évident que le clan au pouvoir accélérait cet éloignement. Cette position, au fond, n’a rien d’original : tous les mouvements sociaux depuis plus de quarante ans n’ont jamais visé que le retrait d’une mesure ou d’une loi et les projets positifs qui en émanent éventuellement n’évoquent finalement qu’un retour au temps d’une meilleure « répartition des richesses », c’est-à-dire du mythe moderne des Trente Glorieuses.

Réactions viscérales contre la disparition d’un monde

Que réclamaient les Gilets jaunes ? Cet univers de l’après-guerre, à la fois réalité vécue et légende dorée, vu comme un monde fait de recul de la pauvreté, d’ascension sociale, d’augmentation graduelle du niveau de vie, de travail qui paie, de capitalisme régulé, de solidarité nationale, d’État juste et protecteur, de paix civile assurée, de frontières fermées, d’immigration discrète, d’identité collective affirmée, de France rayonnante, d’enfants éduqués, de famille stable, d’élus responsables, de corruption marginale, d’autorité juste, de vie sociale dense, de fierté au travail, d’énergie abondante, de campagnes modernes, de villes en développement, de lendemains sûrs, d’avenir prometteur, de futur assuré.

C’est tout cela – cet entrelacs d’histoire et de mythe – qui, me semble-t-il, unissait ces gens : peut-être une sorte de nostalgie, mais une nostalgie passionnée et concrète, orientée vers un passé proche qui ouvrait sur un avenir, en quelque sorte, cet hier qui promettait des lendemains meilleurs, un conservatisme du progrès, partagé comme une sorte d’évidence, d’allant-de-soi, au point qu’il ne soit même pas besoin de formuler précisément ou de manière cohérente des revendications ou de désigner des porte-parole. Il n’y a pas à discourir pendant des heures pour exiger du respect, une reconnaissance, une juste rétribution, une existence décente, une vie normale, quoi – tout cela s’impose et s’il faut s’imposer pour l’avoir, allons-y. D’où un mouvement massif qui partait pour un sprint et s’est retrouvé dans une course de fond : ils pensaient sans doute qu’il suffisait de taper du poing sur la table pour en revenir enfin à ce monde « normal » dont ils provenaient anthropologiquement, qui ne serait que suspendu, dont on s’éloigne de plus en plus rapidement et, cauchemar inenvisageable, qui pourrait peut-être bien ne jamais revenir.

Alors, ce monde « normal », celui incarné par ces Trente Glorieuses, ce mythe moderne, on voit bien qu’il disparaît effectivement, sous nos yeux. Pas la peine, je pense, de lister tous les changements, les bouleversements depuis les années 70-80, que l’on a résumé, un temps, sous le vocable de « crise ». Aujourd’hui, on voit bien que ce n’est pas une crise que l’on traverse, mais bien plutôt une métamorphose profonde de toute la société, dans tous les domaines, tous les secteurs, toutes les classes sociales, dans l’intimité ou la vie publique, dans la vie la plus quotidienne, etc. C’est cette gigantesque mutation que les gens qui ont enfilé le gilet jaune refusent obstinément, opiniâtrement, absolument, viscéralement, violemment, et c’est donc elle qu’il faudrait parvenir à cerner. On peut s’en sortir facilement en dégainant des mots-slogans : le « néo-libéralisme », le « capitalisme débridé », la « régression historique », etc. Tout cela recouvre une partie de la réalité mais ne me semble pas faire ressortir véritablement toutes les facettes de ce qui est en train de se passer ni n’est à la hauteur de la nouveauté historique de notre situation.

L’horizon impérial

L’hypothèse que je vais poser est que l’on est en train de retrouver, en tous cas de se diriger vers, une forme de société que l’on a oublié. Celle-ci a pourtant dominé des millénaires et des civilisations : c’est l’empire. Je sais que le terme est chargé d’énormément de choses mais j’essaie de l’employer dans un sens historique et dépassionné et pas du tout de manière polémique ou rhétorique. Je vais donc essayer de présenter d’abord succinctement l’idée d’empire et ensuite je tenterai de montrer en quoi le mouvement des Gilets jaunes me semble être une réaction de rejet, un sursaut farouche contre ce glissement vers cette forme-empire. Et je finirai par m’interroger sur la pertinence de cette approche pour comprendre ce fameux « populisme » qui se déploie à l’échelle de la planète.

Je me base sur le travail d’un historien, Gabriel Martinez-Gros, médiéviste historien de l’islam, qui a beaucoup étudié les écrits d’un savant musulman du XIVe siècle, Ibn Khaldoun. Cela peut paraître étrange d’aller chercher aussi loin pour parler des Gilets jaunes, mais cela va s’éclairer. Cet Ibn Khaldoun, très connu dans le monde arabe, est peut-être le premier sociologue : il a tenté de comprendre la manière dont fonctionnait la société dans laquelle il vivait, l’empire arabo-musulman. Il en a tiré un schéma, une logique, une mécanique très intéressante que notre universitaire, ce Martinez-Gros, a tenté dans un livre récent [5] d’appliquer aux autres empires, sur presque trois millénaires : les empires assyrien, perse, chinois, romain, mongol, jusqu’à l’empire des Indes Britanniques. C’est passionnant parce qu’il trouve énormément de redondances, de correspondances, d’explications – bref, pour lui, la mécanique d’Ibn Khaldoun est pertinente pour comprendre le déroulement d’une grande partie de l’histoire de l’humanité.

Alors en quoi consiste cette logique impériale ? Je simplifie à outrance, évidemment, en la réduisant à trois points fondamentaux :

  • C’est d’abord un État autoritaire qui pille ses populations par l’impôt : c’est comme ça que se fait l’accumulation, pas par l’initiative privée. Ce n’est donc pas du capitalisme, même si les inégalités sont évidemment criantes, les injustices structurelles, etc.

  • Si cet État absolu peut ponctionner ainsi sans limites, c’est mon deuxième point, c’est que les populations qu’il surplombe sont composées de tout le monde connu, donc il règne sur plusieurs peuples, réunis dans un grand ensemble multiculturel, qui sont évidemment incapables de s’unir pour le renverser. Les populations sont émiettées non seulement en classes sociales mais aussi écartelées entre la ville impériale et les provinces délaissées et réparties en communautés ethno-religieuses et chacune tire la couverture à soi – diviser pour mieux régner, si vous voulez.

  • Troisième et dernier point : cet État impérial règne par la force, il doit donc désarmer ses sujets. Il le fait physiquement par la violence, mais aussi idéologiquement – c’est, exemples connus, le christianisme dans l’empire romain et le bouddhisme dans l’empire chinois qui incitaient à la passivité politique. Indirectement, cette passivité gagne peu à peu l’élite elle-même, qui devient décadente et se trouve alors incapable de repousser les tribus barbares qui sont toujours à ses portes : finalement, les marges violentes des périphéries finissent par y prendre le pouvoir, restaurer l’autorité de l’État et fonder une nouvelle dynastie. C’est une sorte de cycle sur le long terme qui repose sur une dialectique entre les « sédentaires » désarmés de l’empire et les marges « bédouines », violentes et soudées – je reprends les termes d’Ibn Khaldoun.

Donc un État autoritaire et pillard, des populations émiettées et rendues inoffensives, des menaces barbares : voilà la logique impériale, particulièrement dépaysante. Elle nous paraît étrange parce que nous venons, nous, d’un monde qui est très différent : celui des nations où c’est le peuple en armes qui assure la défense des frontières ; celui des mécanismes capitalistes qui créent de la valeur à partir de l’initiative privée ; celui des mouvements de contestation d’un peuple acteur de sa destinée et qui esquisse des régimes démocratiques. Ce monde familier, c’est celui de l’Europe et de partout où l’occidentalisation a eu lieu, plus ou moins complètement, mais ce n’est pas celui de 95 % de l’humanité dans l’histoire. En réalité, la plupart du temps, les humains ont vécu sous cette logique impériale ou tribale, les deux étant complémentaires, et c’est ce que nous vivons, nous, qui fait plutôt figure d’exception… Si ces mécanismes revenaient, ce serait, en quelque sorte, un « retour à la normale », d’un point de vue transhistorique – et c’est peut-être ce qui est précisément en train de nous arriver… C’est l’hypothèse de Gabriel Martinez-Gros [6], que je partage ici. Je ne peux que renvoyer à la brochure « L’horizon impérial » où elle est examinée sous ses différents aspects pour me consacrer à la lecture du mouvement des Gilets jaunes comme réaction contre cette sorte d’impérialisation rampante que nous vivons. C’est, pour moi, la seule grille de lecture valable permettant de comprendre ce que nous venons de vivre, rien que ça.

Les Gilets jaunes face à l’empire

Les Gilets jaunes se seraient donc levés précisément contre le retour de ces logiques d’empire et pour le maintien des sociétés de type occidental, avec tout ce qu’elles impliquent d’exceptionnel dans l’histoire. C’est ce que je vais essayer de montrer concrètement à travers quelques exemples.

D’abord la question, centrale, du « pouvoir d’achat » ou du niveau de vie. 

L’étincelle qui a déclenché le mouvement, c’est évidemment l’augmentation de la célèbre « taxe sur les carburants » auprès de populations très dépendantes de la voiture, donc un impôt abusif sur fond de paupérisation et d’augmentation des inégalités – trois traits expressément impériaux.

Cela a désolé les gauchistes que les Gilets jaunes ne dirigent pas leur colère contre les entreprises et le montant des salaires et ne se mettent pas en grève : même si ces considérations n’ont pas été absentes, les gens se sont adressés à l’État, et rien qu’à l’État. On peut le déplorer, reste que le keynésianisme semble constituer l’horizon indépassable de notre temps et que l’État est effectivement, pour rester sur le terrain strictement économique, un acteur de tout premier plan et la vie économique en est entièrement dépendante puisqu’une part croissante du PIB passe dans ses caisses, et c’est une tendance mondiale. Ce ne sont pas simplement les pauvres ou les chômeurs qui en sont dépendants, via les minimas sociaux, mais aussi beaucoup de travailleurs pauvres, la plupart des locataires, les familles avec enfants, et aussi, via les multiples subventions, les associations, les agriculteurs, les journalistes, les artistes, les sous-traitants, etc. et la plupart des entreprises par l’entremise d’une multitude de dispositifs plus ou moins connus, légaux, officiels qui permettent, selon la formule consacrée, la privatisation des profits et la socialisation des pertes.

Qualifier tout cela de « néo-libéralisme » est aussi peu approprié qu’idéologique… Les Gilets jaunes ont pu quelquefois reprendre ce terme, mais ils n’avaient rien d’anti-capitalistes : nombre d’entre eux étaient artisans, entrepreneurs, commerçants, patrons de petites entreprises ou en passe de le devenir – beaucoup ne faisaient que passer sur les ronds-points mais soutenaient activement. Ce qu’ils demandaient, c’est que les mécanismes capitalistes originels fonctionnent : qu’ils puissent embaucher ou être embauché, percevoir un revenu proportionnel à ce qu’ils travaillent, s’enrichir honnêtement, licencier ou démissionner sans risques, etc. Leur refus de l’assistanat, fréquemment formulé, c’était aussi ça : vivre de son travail, quel qu’il soit, et pas dépendre du bon vouloir de l’État dans un sens ou dans un autre. Tout cela est typiquement occidental, pleinement et rigoureusement capitaliste et anti-impérial en diable.

On peut être d’accord ou pas, ça se discute, mais c’est justement indiscutable et même inaudible par le gauchiste moyen qui a oublié que les projets du socialisme originel ne se réduisaient pas au collectivisme ni celui-ci au fonctionnariat généralisé et à l’extension de l’étatisation – ça, c’est plutôt l’empire… D’une manière générale, réduire le mouvement à la fameuse question sociale, qui n’en était qu’une composante, c’est typiquement un mécanisme impérial : que peut-on réclamer d’autre que de l’argent dans une entité collective – un empire n’est plus vraiment une « société » au sens courant – où l’on n’est plus qu’un facteur parmi d’autres, qu’une communauté parmi d’autres, qu’un segment de la population au milieu d’une myriade bariolée et que le deuil est fait d’un changement de régime  ?

Notes

[1] Voir « Les Gilets jaunes entre le bistrot et le parti »

[2] Voir « Putsch gauchiste à Commercy »

[3] Voir « Les Gilets jaunes et les millénaristes »

[4] Voir « Tentations révolutionnaires et risque de chaos » et « Gilets jaunes : la violence et l’impasse »

[5Brève histoire des empires. Comment ils surgissent, comment ils s’effondrent Seuil 2014.

[6Fascination du djihad. Fureurs islamistes et défaite de la paix Puf 2016.

Les Gilets jaunes face à l’empire (2/2) – 13/12/2019

Deuxième point : la question identitaire, au sens large

Immédiatement, les Gilets jaunes ont brandi des symboles nationaux – le drapeau, la Marseillaise, le bonnet phrygien – et tenu les propos les accompagnant. Il s’agissait moins d’un nationalisme idéologisé qu’un appel à revenir aux fondements républicains, qu’une réaction en face de l’effacement du cadre national, celui-ci étant vu comme un cadre collectif, issu d’une histoire commune, incarnant une identité partagée, lieu d’exercice de la souveraineté populaire et espace de déploiement d’un projet de société admis et revendiqué auquel sont conviés les nouveaux arrivants, enfants ou immigrés. On peut, ici aussi, être d’accord ou pas, mais inutile de préciser que c’est, là encore, contre toute la mécanique impériale, qui repose sur l’envers exact de tous ces points.

Le qualificatif de « fasciste » jeté à la tête des Gilets jaunes est ici complètement à contre-sens : le fascisme, c’est précisément la tentative de remettre en place des empires, en passant outre les spécificités précises de la nation : la première guerre mondiale, toujours présentée comme le summum du nationalisme, était un affrontement entre empires coloniaux, et les totalitarismes bolchevique, nazi ou maoïste étaient exactement des anti-nations, des retours aux logiques impériales. Les envolées gauchistes contre les frontières, l’identité collective, l’unité nationale, etc. peuvent paraître sympathiques, mais il est à tout le moins difficile de les distinguer des processus contemporains – la prétendue « mondialisation » – qui empêchent les peuples de se rendre maîtres de leur destin.

Quoi qu’il en soit, cet attachement populaire au cadre national, plus globalement identitaire, était essentiellement pragmatique et a-idéologique et historiquement fondé. C’était une volonté farouche de s’extirper de ces multiples insécurités – insécurité sociale, insécurité politique, insécurité culturelle, insécurité physique – en restaurant l’universalisme républicain revendiqué explicitement et pertinemment comme n’étant ni de gauche ni de droite [1]. L’obsession des médias comme des gauchistes en début de mouvement, à traquer les micro-groupuscules ou les personnalités plus ou moins folkloriquement fascistes a servi à congédier toute revendication inopportune – on ne les a pas entendu lorsque l’extrême-droite racialiste (comme le « comité Adama ») ou musulmane (on se souvient du salafiste agressant A. Finkielkraut) se sont infiltrés dans les cortèges et les AG.

Troisième point, la place des élites

Le mouvement est passé en quelques jours de la simple contestation de la taxe sur les carburants à la dénonciation de la gestion gouvernementale puis à la critique acerbe de l’oligarchie, de ses privilèges, de son incurie, de son méprisMacron en premier lieu. Ce qui était pointé, c’était le fait que l’oligarchie semble ne plus avoir de comptes à rendre au peuple qu’elle domine, qu’elle n’agit plus qu’en fonction de ses propres intérêts, sans même chercher à le dissimuler. Le malaise de la dernière élection présidentielle ne s’est pas dissipé, alors même que peu de gens parviennent à formuler ce qui s’est réellement passé, et l’impression s’est répandue que les liens élémentaires qui reliaient le peuple français à ses dirigeants depuis des siècles se sont rompus [2]. Glissement vers l’État impérial autocratique, face auquel les Gilets jaunes, ou du moins une partie d’entre eux, ont opposé une sorte de retour aux sources en évoquant divers dispositifs démocratiques, voire la démocratie directe elle-même telle qu’elle a pu être pratiquée lors des nombreux épisodes révolutionnaires qui ont fondé l’histoire occidentale.

Le RIC (Référendum d’initiative citoyenne) s’est imposé comme mot d’ordre dès la mi-décembre [2018], en provenance de militants souverainistes, mais généralement moins comme panacée que comme planche de salut face à l’absence de propositions et surtout aux difficultés de l’auto-organisation populaire – ici encore l’entrisme gauchiste s’est avéré dévastateur en vidant les assemblées balbutiantes de leur sève plébéienne, provoquant en retour et dès janvier [2019] un appel résigné à « retourner aux ronds-points ». Loin d’être un gadget, le référendum n’est pourtant pas à la hauteur de ce qui serait requis, et que les Gilets jaunes, au moins, soupçonnent : la remise à plat de toutes les impasses idéologiques héritées du XXe siècle, une ré-institution de la société entière [3].

La sempiternelle division gauche-droite s’est évaporée pratiquement par l’alliance de fait des électeurs de base des Mélenchon et Le Pen, et l’irruption du mouvement a clairement entériné un clivage en germe depuis longtemps : le peuple contre l’élite ou, selon notre approche, les partisans des caractéristiques de l’Occident tel qu’il s’est dessiné au fil des siècles, c’est-à-dire avec des peuples auteurs de leur histoire, et les militants, de facto, d’un retour à l’empire avec ses populations à tondre, à parquer, à mener, à manipuler, à déplacer, à leurrer…

Quatrième point, la question du peuple

Le mouvement des Gilets jaunes, on le sait, a mobilisé la « France périphérique », le pays profond, viscéral, dans lequel s’est reconnu près de 80 % de la population. On a parlé de la France des oubliés et effectivement, depuis des décennies, l’attention médiatico-politique se focalisait uniquement sur les métropoles, hauts lieux du séparatisme social, et les banlieues, territoires en sécession ethno-culturelle. Quand un pays « oublie » la majorité de la population, c’est tout de même qu’il se passe quelque chose, non ?… Bien sûr, c’est une constante anthropologique que ce soit les classes les plus aisées qui soient systématiquement mises en avant, citées en exemples, valorisées, etc. Mais la catégorie des « pauvres » n’était pas pour autant absente, loin de là ; mais elle était incarnée systématiquement par la banlieue et les immigrés. L’icône du « jeune de banlieue » a été érigée en représentant de la jeunesse – le rap, par exemple, s’est imposé depuis les années 80 comme la musique des teenagers par excellence, contre la techno, popularisée au même moment – à laquelle étaient priés de s’identifier les moins de vingt ans qui vivent en majorité dans les territoires « périphériques », péri-urbains, ruraux, etc. paupérisés et ne bénéficiant pas des milliards des « politiques de la ville »… Je ne m’étends pas ; C. Guilluy en parle très bien. [note Vincent Christophe LE ROUX : il est ici question du livre La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires publié aux éditions Flammarion enseptembre 2014 ; voir aussi Le peuple de la frontière. 2000 km de marche à la rencontre des Français qui n’attendaient pas Macron de Gérard Andrieu, Éditions du Cerf, octobre 2017]

Et malgré cela, le surgissement des Gilets jaunes s’est fait sans aucun ressentiment : les revendications et les propos étaient et sont restés universalistes, ce qu’ils réclamaient, ils le réclamaient pour tous – ce que tout le monde a bien compris en se précipitant fin décembre [2018] pour toucher la prime d’activité, augmentée et élargie… Il n’a jamais été question de jouer la carte communautaire, qui est celle de l’oligarchie et des banlieues depuis bien trente ans. Là aussi : au nom des principes « nationaux », révolte contre le processus impérial, qui fragmente les territoires, disloque les sociétés, démembre les peuples.

Une gestion de crise « à l’impériale » aurait poussé le gouvernement à favoriser l’irruption de la violence des banlieues, nos marges intérieures, pour contrecarrer les manifestations – comme les mafias envoyées contre les contestataires à Hong-Kong ou les islamistes lors des soulèvements arabes – et j’ai cru en voir les prodromes début décembre [4]. Nulle décence républicaine chez Castaner : c’est plutôt que le chaos qui s’en serait suivi aurait multiplié les votes pour le Rassemblent National, preuve que le cirque électoral joue encore son rôle de régulateur minimal – jusqu’à quand ?…

Bref, les Gilets jaunes sont restés sur le terrain de l’égalité politique et sociale, ils n’ont jamais cherché à se constituer en « tribus bédouines », pour reprendre le terme d’Ibn Khaldoun, défendant leurs seuls intérêts ethno-religieux, alors même que l’on a vu les charognards opportunistes œuvrer dès les premières manifestations : les images du saccage et du pillage de l’intérieur de l’Arc de Triomphe sont parlantes.

D’un point de vue plus symbolique, le point de départ de la révolte a été la voiture, qu’il s’agisse des « 80 Km/h » ou de la taxe carburant, et du refus, pour la « France périphérique » de s’en voir limiter l’usage. C’est qu’elle incarne depuis longtemps, dans la mythologie moderne, la technique, la mobilité, la réussite, c’est-à-dire en réalité, un des signes de l’intérieur de l’empire, de sa ville impériale, un des symboles, avec le téléphone portable, qui signifie que l’on « en est ». S’en trouver privé, c’est se retrouver à l’extérieur, dans le hinterland, relégué au rang de marge, dans les confins, les marches, le limes. C’est précisément cela, que les Gilets jaunes ont refusé : se retrouver eux-mêmes exclus de leur propre société dont ils savent constituer la base fonctionnelle, mais aussi que quiconque se retrouve en marge. Ils n’ont pas appelé les banlieues en tant que telles à les rejoindre : ils voulaient que les gens de partout, quels qu’ils soient, s’unissent en tant que peuple français porteur de ses valeurs « traditionnelles », ce qui a été partiellement entendu sur tout le territoire. On a vu, à l’inverse, les gauchistes courir après les « quartiers populaires » (en réalité les quartiers d’immigration), en vain, pour en flatter les spécificités sécessionnistes.

Cinquième point, l’aspect idéologique

J’en ai déjà dit quelques mots à propos de la récupération du mouvement par le gauchisme : sa fonction a été, principalement, d’interdire que certains débats aient lieu, que des mots soient prononcés, que certaines questions se posent, au nom du « consensus » et de la « pacification », de « l’unité de la lutte », du « vivre-ensemble »…

Alors que le mouvement des Gilets jaunes voulait être l’occasion d’une large remise à plat idéologique et que tout a été abordé, généralement avec une mesure et une retenue exemplaire, y compris de ce que j’en ai vu en aparté, le gauchisme culturel militant, ministériel ou médiatique y a opposé clairement une fin de non-recevoir. Dans beaucoup d’assemblées, une véritable police politique s’est spontanément formée, quelquefois très explicitement, voire en s’appuyant sur quelques specimens « indigénistes » ou islamistes exfiltrés des fameux « quartiers populaires »… On se retrouve là avec une idéologie impériale presque chimiquement pure, prônant le vivre-ensemble pacifié dans une pseudo indifférence mutuelle, alors même que les tensions ethno-religieuses commencent à saturer l’espace.

Tout cela travaille en profondeur à une dépolitisation du citoyen donc à sa disparition en tant qu’acteur de la cité au profit du sujet de l’empire ballotté par l’État impérial qui lui est étranger et gère seul et sans partage le monde qu’il a sous sa domination.

Parallèlement, et sans pouvoir m’étendre sur le sujet, la question de l’écologie est également symptomatique : à la racine de la « taxe carburant », c’est bien l’écologie que l’on trouve et on se souvient que c’est le ministre de l’écologie, M. De Rugy, qui été envoyé le premier pour « négocier » avec les « porte-parole » – plus tard, le Président opposera aux « fins de mois » la perspective de la « fin du monde ». C’est que l’écologie gouvernementale, et particulièrement la question climatique et ses défilés opportunément grossis dès le mois de décembre, est un ressort parfait pour imposer des mesures arbitraires : cause incontestable, à l’échelle planétaire, monopolisée par une élite techno-scientifique – nous voyons sous nos yeux se former un élément central d’une idéologie impériale [5].

Ce machiavélisme, les Gilets jaunes l’ont senti. Cela ne veut pas dire qu’ils soient prêts à réellement revoir leur niveau de vie actuel ou espéré, mais tant que l’austérité ne sera que pour les gens d’en bas, c’est-à-dire restera indissociable d’une injustice sociale criante et que les contre-exemples viendront d’en haut, la question sera insoluble.

Au passage, il semble se former un agrégat politique étrange mais sans doute prometteur : l’alliage de l’islamisme et du gauchisme est devenue une véritable soudure formalisée récemment par la manifestation islamo-gauchiste du 10 novembre dernier. Mais il semble que ces milieux étranges surgis dans le sillage de la mouvance « Extinction Rébellion » charrient également un agglomérat improbable qui semble se rapprocher du marécage gauchisant. Si ce continuum devait se renforcer, ce que tout porte à croire, il préfigurerait un noyau à fort potentiel totalitaire.

Symétriquement à toutes ces mystifications, la population, dépossédée de tout moyen de compréhension de ce qui se déroule, verse de plus en plus facilement dans l’idéologie complotiste — je parle d’un système de pensée, pas du décryptage de la réalité. Cet intellectualisme des imbéciles est l’automatisme mental typiquement impérial des communautés privées de tout levier sur les événements, fascinées par les intrigues de cour, les magouilles des clans, les manœuvres des uns et des autres, et subodorant le contrôle total de la situation par quelques-uns alors que les puissants ne font que tourner à leur avantage les rivalités communautaires et les spasmes chaotiques des troupeaux humains qu’ils tondent et sacrifient à loisir. Cela, c’est l’avenir lugubre qui nous attend si ce mouvement extraordinaire des Gilets jaunes ne signifie pas un sursaut durable chez les petites gens, un regain d’intérêt — une passion même pour la chose politique comprise fondamentalement comme l’auto-organisation du peuple.

Enfin, sixième et dernier point, la violence

Les Gilets jaunes, très vite, ont multiplié les modes d’action, dessinant une perspective de désobéissance civile, qui est le terrain même de la contestation populaire : strictement incontrôlable et imprévisible par l’État (à moins de reprendre certains traits totalitaires, ce qui s’est esquissé silencieusement autour des ronds-points), ce sont ces innombrables initiatives qui représentent un danger pour le pouvoir lorsqu’elles se généralisent. Elles font surgir en pratique une contre-société, une entente tacite entre des actes portés par des inconnus qui, aux quatre points du pays, se font écho. Tout cela, on l’a vu, a rapidement été éludé au profit des seules manifestations du samedi, elles-mêmes réduites au spectacle des affrontements. Cela convenait à tout le monde, disais-je en commençant : aux médias qui y trouvent des images à grands frissons et mettent le pouvoir politique en difficulté [6] ; à l’État, qui se retrouve sur son terrain de prédilection, le militaro-policier, en misant sur le pourrissement et le chantage au chaos social ; et bien entendu aux gauchistes œdipiens qui rejouent une énième fois le psychodrame du Grand Soir et décomplexent des Gilets jaunes qui ne savent que faire de leur exaspération. Surtout, cela empêche toute fraternisation entre les troupes et les insurgés, point de bascule immédiat de toute situation tangente qui a été frôlé mais que ne souhaite aucun des trois. Cette idéologie de la violence – et son terrible cri de ralliement «  il n’y a que ça qui paie ! » – est évidemment une calamité mais se trouve être par excellence le langage de l’empire (imperium, étymologiquement « le pouvoir du glaive »), loin de l’histoire de toutes les révolutions émancipatrices.

Mais, même pris dans cet engrenage, les affrontements sont restés dans un registre occidental. C’est principalement l’auto-limitation dans l’escalade, même au point inédit où nous étions arrivés début décembre [2018] : les cocktails Molotov ont été rares, peu d’armes de jet, pas d’armes à feu malgré toutes celles en circulation, des dégradations superficielles et ciblées et des scènes de retenue réciproques – tout cela avant que le moment de fraternisation ne soit passé sans retour – et, finalement, fait incroyable, aucun mort direct ni d’un côté ni de l’autre. Je ne suis absolument pas en train de minimiser le cas des mutilés, des blessés et des incarcérés mais il faut s’extraire de notre ethnocentrisme obsessionnel pour comprendre ce dont on parle : un État qui se défend, dans 99% de l’histoire humaine, ce sont des balles réelles, des morts, des disparus, des représailles sur la famille, etc. L’actualité internationale de la répression étatique est suffisamment tragique depuis quelques mois pour que je ne m’étende pas dessus.

Il y aurait aussi, peut-être, cette manière de s’affronter, particulièrement au début du mouvement, qui fait penser à « la guerre à l’occidentale » décrite par V. D. Hanson [7] : des batailles voulues décisives, fixées à l’avance, en plein jour, en un lieu précis et dégagé, frontalement, massivement, presque en ligne, en phalange… Vous trouverez exagérée cette référence hellénique mais je vous rappelle que le cri de guerre alors apparu (ce « Ahou ! Ahou ! » si primal qu’il m’a littéralement transporté la première fois) est tiré d’un (détestable) film relatant le combat de Léonidas et de ses troupes spartiates contre l’empire perse de Xerxès aux Thermopyles… Nous sommes très loin, par exemple, des émeutes de 2005, menées nuitamment par de petits escadrons qui tendaient des embuscades et harcelaient tous les soirs pendant des semaines, brûlant tout et n’importe quoi ou même des violences des lycéens de début décembre [2018], bref, de ce mode opératoire qui s’institutionnalise et auquel les forces de l’ordre se confrontent maintenant presque en permanence. L’assimilation des Gilets jaunes aux banlieues, doxa gauchiste et « indigéniste », ne tient, là non plus, pas debout une seconde : le procédé, grossier, consiste à créer une unité « prolétarienne » de façade face à la « répression » des forces de l’ordre, alors que les visées sont exactement contraires : les Gilets jaunes revendiquaient un véritable État de droit tandis que les franges les plus actives des banlieues se placent presque explicitement dans une stratégie de « non-droit », de marges impérialescaricaturalement concernant les islamistes et autres racialistes. En poussant à la violence des Gilets jaunes comme ils l’ont fait, les gauchistes ont joué le même jeu. Ils ont échoué, relativement, la « France périphérique » refusant obstinément le jeu impérial consistant à se constituer en communauté contre une autre [8] – du moins cette fois…

Des Gilets jaunes aux populismes

Je profite de ce dernier point pour faire la jonction avec les « populismes » et plus généralement encore avec les mouvements qui secouent un nombre croissant de pays depuis quelques années : on me dira que ce genre d’affrontement « à l’occidentale » se retrouve bien ailleurs, dernièrement au Chili et en Algérie ou à Hong-Kong. Mais il me semble que ce que réclament ces manifestants c’est, précisément, ce que veulent les Gilets jaunes : le maintien ou l’instauration des traits occidentaux historiques contre les logiques d’empire qui menacent aux quatre coins du monde. Le cas de Hong Kong, à l’heure où nous parlons, en est quasiment le paradigme : là c’est, de manière éclatante, un petit bout d’Occident qui tente de résister à une menace impériale explicite…

Ces courants dits « populistes », auxquels le mouvement des Gilets jaunes me semble pleinement appartenir, me semblent trouver, dans la perspective que je développe ici, un éclairage intéressant permettant d’expliquer notamment la difficulté à cerner idéologiquement la profusion de leurs formes et le flou apparent de leurs motivations. C’est qu’ils défendent tous – soit pour y revenir soit pour y accéder – certes un niveau de vie qui tend à disparaître, mais au-delà un mode de vie et plus globalement encore une forme de société, un type de civilisation même, fait d’État de droit, de société de consommation, de contrôle minimal des dirigeants, etc. Ils défendent tout cela confusément – en fonction des particularismes locaux – contre le retour non moins diffus et hétérogène des mécanismes impériaux.

Perspectives

Quelles positions prendre, dans cette perspective ?

D’abord il est clair que pour nous la pente impériale est un cauchemar absolu, que nous vivons déjà tendanciellement en fonction de notre position sociale et géographique. Nous ne pouvons, de ce point de vue, que soutenir activement – et même en être pleinement à défaut de les susciter – tous ces mouvements de résistance car c’est bien le terme approprié, bien qu’il soit si communément galvaudé.

Ensuite et immédiatement, cela ne peut se faire que d’une manière éminemment critique, et pour deux raisons principales.

La première est qu’en ces temps de confusion extrême, il n’est pas difficile de se retrouver dans le camp d’en face sans s’en apercevoir – le cas des Gilets jaunes récupérés par le gauchisme est paradigmatique ; vous croyez lutter contre Macron et son monde, vous vous retrouvez de fait à agir aux côtés de ses milices… Inutile de m’étendre, les exemples de Syriza en Grèce, de Trump aux États-Unis ou de Salvini en Italie, par exemple, sont évidents. Ici la délimitation est claire : il ne s’agit plus, et depuis longtemps, d’une alternative gauche / droite, mais bien d’un refus de tous les totalitarismes de gauche comme de droite, c’est-à-dire de tous les retours aux mécanismes impériaux. Encore faut-il pouvoir les identifier à temps — le bon sens populaire s’en défie instinctivement — et c’est bien la ligne de crête sur laquelle nous nous trouvons….
Il me faut ici boucler la boucle : ce gauchisme qui a récupéré et tué le mouvement des Gilets jaunes n’est pas simplement une couche parasitaire passagère ; il incarne bien entendu une dynamique impériale pleine et entière sinon son fer de lance ou plus précisément son trait d’union.

Le marxisme-léninisme historique et tous ses dérivés actuels, jusqu’aux plus improbables, sont des courants de restauration impériale, dont le totalitarisme du XXe siècle a été la forme la plus dévastatrice. Ce n’est qu’à cette aune que l’on peut réellement comprendre la continuité idéologique entre le sympathisant « de gauche », souvent à son corps défendant, et les grandes orientations gouvernementales et, bien sûr, cette complaisance irréelle pour l’islamisme sous toutes ses formes. À côté, ce que l’on appelle obsessionnellement « extrême-droite », fait bien pâle figure et a surtout une fonction de repoussoir et, incidemment, d’obstacle à la pensée et à la pratique.

Deuxième réserve critique et sans doute la principale : ce que demandent les Gilets jaunes, la majorité de la population française et tous les « populismes » sur la planète, c’est le maintien d’un univers que l’on ne retrouvera pas. Le monde occidental de l’après-guerre ne reviendra jamais, pour de multiples raisons et notamment écologiques. Et, de toutes les façons, ce n’est pas souhaitable, là aussi pour des raisons non moins nombreuses, qui fondent notre ambition politique d’une auto-transformation de la société. Au vrai, il faut le dire clairement : non seulement les « Trente Glorieuses », en tant qu’incarnation de l’ambition de l’Occident de se constituer en grosse Suisse replète, contenait en puissance des éléments impériaux, mais la nostalgie plus ou moins consciente de cet « âge d’or », l’entretien de ce mythe fondateur et maintenant moteur, appartient pleinement au monde de l’empire : c’est un refus de l’histoire comme création humaine continue et qui la forclot.

Tel est le chantier, énorme, qui attend les générations actuelles et futures, et que les précédentes ont préféré oublier : l’histoire est toujours à faire. C’est la leçon du mouvement des Gilets jaunes, banale pour qui ne la comprend pas

Notes

[1] Voir « Ni gauchistes ni fachos, les Gilets jaunes sont politiques »

[2] Voir « Élections 2017 : le coup d’État oligarchique ». On lira également, sur ce point précis, les analyses de l’avocat Régis De Castelnau sur son blog https://www.vududroit.com/

[3] voir « Les gens expérimentent et ils ont raison de le faire »

[4] Voir « Gilets jaunes : une révolution sans révolutionnaires ? »

[5] Voir la tribune parue dans « La décroissance » n°165 (décembre 2019 – janvier 2020), p. 30, bientôt mise en ligne sous le titre « Climat : la longue marche ? »

[6] Voir « Retirer les crocs au parti-journaliste »

[7] Cf. « L’horizon impérial », op. cit.

[8] Nous évoquions cette possibilité dans le texte « Sur les fondements idéologiques et les destinées politiques du revenu d’existence »

*

Voir aussi ce billet : Faubourgs, banlieues, quartiers Gilets jaunes par Jean-Paul Damaggio, publié le 17/11/2019 sur le blog La Sociale.com

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