[Billet invité] Du centrisme modéré au contorsionnisme obscène – Par Mathieu Morel – 01/02/2020

Il faut le reconnaître : depuis le « barrage républicain » d’avril 2017 (et même un peu avant pour les plus aiguisés), on s’est éloignés du premier à une vitesse vertigineuse. Et il n’aura fallu que quelques petits – et néanmoins interminables – mois pour observer leur maîtrise aussi virtuose que branquignole dans toutes les figures imaginables que le second permet.

Dans le désordre, on peut déjà citer : l’improbable tragi-comédie de l’éviction du chef d’état-major des armées ( « je suis votre Chef »), les ahurissants et incessants rebondissements de « l’affaire Benalla » (« qu’ils viennent me chercher »), les happenings burlesques, suintants de vulgarité (la Fête de la musique à l’Elysée, transformé pour l’occasion en bouge disco-lounge), les selfies gluants avec de douteux gladiateurs luisants, les postures grotesques dans toutes les panoplies martiales, les invraisemblables mansuétudes dont ont pu jouir les copains – et le chef lui-même – pendant que les raids judiciaires s’accumulaient contre les adversaires, traités en ennemis pour l’occasion, en dépit de tous les effets de manche gesticulés… jusqu’au début – car ça n’en est que le début – de l’apothéose avec l’émergence des hordes factieuses 6févriertrentequatristes sur les ronds-points, les mutilations aveugles (si on peut dire), les éructations incontinentes de tout ce que la France sait compter d’élites pour s’indigner qu’on ne tire pas dans le tas, une bonne fois pour toutes. Comme il est un peu tôt pour qualifier l’opposant de « terroriste » (on n’a pas encore tout à fait tout oublié, mais on y travaille), on parle « d’exactions » (pour du verre brisé, du plâtre pilé…).

On aurait dû savoir


De « tu m’impressionnes pas avec ton t-shirt », « t’as qu’à te payer un costard » à « il y a des gens qui ont réussi et des gens qui ne sont rien » en passant par les illettrées de GAD etc., on aurait dû savoir. D’ailleurs, on savait. Ça n’était qu’un mauvais sketch, une très vile escroquerie, tout comme la légende sur-fabriquée du philosophe à la pensée complexe à chaque fois qu’il élucubrait n’importe quoi d’un air pénétré, tout en se dépêchant d’ânonner le contraire à la première occasion. Mais le râtelier est large, au centre. Les « gendres idéaux » ne courent pas les rues. On les aime bien habillés, bien coiffés, bien élevés, et on ne dédaigne pas un petit côté « canaille » : non seulement ça décomplexe un peu mais si, en plus, ça pouvait désencroûter les archaïsmes des gueux… Ce savon-là faisait mieux, toujours pareil en mieux. Encore mieux que deux barils du même, bref, un centriste parfait : lisse et rassurant, économiste et peu regardant, insipide et arrogant, il ne restait plus qu’à en peaufiner le volet romanesque et bovarien, le cuir du rebelle (avec, notamment, l’aimable et désintéressée participation du journalisme « non-militant »). On a même pu lire, dans un journal réputé « sérieux », qu’il s’agissait désormais d’être « pour Macron » ou « contre la France ».

Ça n’est qu’un début…

Jusqu’ici, c’était une mise en bouche. Forts de l’impuissance d’une partie du peuple et de l’indifférence d’une autre, ils ont appris à transformer toutes leurs victoires sans péril en triomphes glorieux – puisque ce sont eux qui distribuent les médailles. Benalla n’est toujours pas jugé, son coffre court toujours (ses flingues aussi), le chef d’état-major a jeté l’éponge et été remplacé par un autre plus conciliant (peut-être faut-il dire « progressiste » ?), la grande rafle de pognon de Las Vegas est passée sous les radars, de même que l’usage des moyens du ministère des Finances pour l’ascension du Ministre qui allait devenir Président. Les forces de l’ordre, désormais achetées à leur seul profit pour leur servir de milices, peuvent éborgner, violenter, croche-patter et mutiler avec leur entière bénédiction, et sous les ordres d’un Préfet de la République choisi pour sa réputation sulfureuse (on n’osera pas rajouter « pour ses faux airs de Sœur Zombre ») et qui, lui-même, n’hésite pas à distinguer des « camps » – se rend-on bien compte ? – parmi les citoyens.

Ça n’est qu’un début parce qu’ils sont là pour liquider. Ils ne sont là que pour ça. Surfer sur la planche que leurs prédécesseurs avaient, soigneusement mais trop lentement, savonnée. Le temps presse, les gueux commencent à voir et à comprendre vers quelle broyeuse on les mène alors hâtons-nous. Hâtons-nous de les déposséder – « pour leur sécurité » – de leurs moyens de se défendre ; hâtons-nous de les rendre dépendants, à genoux, dût-on leur casser les tibias. Hâtons-nous de démanteler, saucissonner, vendre tout ce qui peut l’être.
Pour se hâter, ils se hâtent ! La fameuse Blitzkrieg que promettait Fillon (reconnaissons-leur au moins un sens aigu de la métaphore heureuse), c’est Macron et ses caïds qui nous la livrent. Au Panzer et à la schlague.

… mais c’est le centre

L’hubris en roue libre, foutus pour foutus (puisque l’opinion est contre eux mais, au centre, on se fout de l’opinion : on la ramène à la raison en temps voulu à coups d’épouvantails ou de LBD), ils se sont récemment offert le luxe de retoquer une proposition qui pourtant, « à peu de frais », leur aurait presque conféré une figure humaine : l’allongement du congé pour les parents ayant perdu un enfant. Quantitativement, on doit se situer très loin du coût de la fraude fiscale voire de la fraude sociale (si, ces fameux chômeurs qui se la coulent douce aux Bahamas, rappelez-vous). Eh bien les seuls à retoquer un truc pareil, pendant que tous les autres étaient d’accord, furent ces « centristes humanistes européens progressistes », dites donc ! Arguant, notamment, que « Quand on s’achète de la générosité à bon prix sur le dos des entreprises, c’est quand même un peu facile » (dixit la dénommée Mauborgne – presque un nom de Gilet Jaune – avec l’appui de la DRH chargée de la liquidation du personnel de Danone, Muriel Pénicaud, inopinément devenue ministre du Travail après avoir collecté des fonds à Las Vegas, chargée de liquider le Droit du même nom).

Ça aurait pu, sur un malentendu. Mais faut-il espérer la moindre espèce de décence de la part d’un Roi nu qui se croit somptueux, et de sa Cour de pleutres et de vendus ? N’est-ce pas ce qu’ils tiennent précisément, fièrement, pour une de ces vieilles lunes d’arrière-garde, un de ces archaïsmes auxquels on doit d’être, dans le féerique village mondial, les vilains petits canards de la docilité luthérienne et/ou la flexibilité amerloque ? Toujours est-il que ça s’est un peu vu et que, devant le concert d’indignation, même le MEDEF n’a pas mis longtemps à saisir l’occasion inespérée de s’épingler une petite médaille de « syndicat d’extrême-gauche » en appelant du bout des lèvres à ce qu’on retienne ladite disposition (gageons cependant que sans le tollé, il aurait probablement toléré qu’on ne la retînt pas). Même Jupitre, notre saint homme, a fini par concéder qu’il faudrait « faire preuve d’humanité ». Comme disait l’autre : le « virage social », c’est maintenant !

Et à la fin de cet énième épisode inouï – pendant lequel mijotent discrètement bien d’autres scélératesses, dont certaines contre lesquelles on se bat depuis quelques mois, hein, ne soyons pas naïfs – l’activiste de gauche Macron obtint de dure lutte, et avec l’appui d’un syndicat notoirement communiste, que Pénicaud revoie sa copie (« c’est loupé pour cette fois, cocotte, va leur dire que tu es désolée et on retentera autrement plus tard »). Et on ose encore dire du mal d’un type doté d’autant de poigne ? Quand on pense qu’il suffirait que Merkel soit ministre du Travail de Macron pour que l’Europe sociale advînt enfin ! En même temps, peut-être que Muriel Pénicaud serait alors Chancelière…

Tout est bien qui finit bien

Tous les contes se concluent gaiement sur une note positive, pleine de rires et de chants (la la la la laaaa etc.). Surtout au centre : « il faut voir le bon en toute chose » (sinon, on sombre dans « l’excès » et le centre a une sainte horreur de l’excès… c’est aussi pour ça qu’il n’aime pas beaucoup le peuple, ou alors d’assez loin pour ne pas risquer de se salir). Et puisqu’au centre, on est « raisonnable et modéré », on « reconnaît une « erreur ». Du moins c’est ainsi que les journalistes le retranscrivent. « OUF ! disent les gens. Ouhlàlà, on a eu bien peur, déjà qu’on a dû faire barrage de toutes nos forces contre le « fascisme » (aparté : reprenez-en quelques unes, il faudra remettre la même chose bientôt).

« Le gouvernement reconnaît une erreur », titrent-ils donc. Fermez le ban ! Gens de gauche, voilà votre victoire ! (Maintenant, laissez-nous finir le boulot). Personnellement, j’ai vu la maraboute-DRH de l’Uber-start-up-nation dire : « c’est une erreur collective ». Même si son élocution est parfois touffue, même si elle ravale son chapeau, il ne faudrait pas croire qu’elle en travaille – du chapeau – pour autant. Une « erreur COLLECTIVE », dans le monde meûderne et preûgressiste du management swag de la mort-qui-disrupte-sa-mère, c’est à peu près le CONTRAIRE d’une erreur.

En novlangue, une « erreur collective » permet de faire semblant d’être très marri et contrit (case : « bien ») tout en laissant entendre qu’on n’y est pour rien, ce sont les autres, les sous-fifres, les tâcherons, qui ont complètement merdé (case : « pas bien »). C’est assez proche du « manque de pédagogie », qui consiste à faire comprendre que si le peuple stupide ne veut pas de notre projet génial, c’est parce qu’on est trop « intelligents et subtils » (Gilles le Gendre), ou parce qu’on « va beaucoup plus vite que leur capacité à comprendre ce qui leur arrive » (Nicole Belloubet ou l’employé de l’abattoir du coin, je ne sais plus). En novlangue, on stérilise les mots. Ici, « collective » stérilise « erreur ». Ils s’en remettront.

En attendant, la séquence leur offre aussi, « pour pas cher », de quoi justifier qu’on mette un peu en coupe réglée – ou sombre – les parlementaires qui font rien qu’à faire n’importe quoi aux frais de la Princesse. « C’est pas la dictature », du moins pas encore, mais comme le disait le pasteur Martin Niemöller dans une diatribe tellement célèbre que même les socialistes s’en servent, quand c’en sera devenu une vraie, il n’y aura plus personne pour sonner l’alarme.

*

On peut retrouver l’original sur la page Facebook de l’auteur en cliquant ici.

 

Insolite: Poème écrit à Dachau par le pasteur Martin Niemöller

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